Suite de l'interview que m'a accordée Nils Trede, auteur de La vie pétrifiée.
La première partie de cette interview se trouve ici.
Rapidement, dans votre roman, on sent qu’on évolue sur le fil du rasoir, que la situation peut basculer à tout moment. Certaines critiques évoquent même la folie du personnage. Xavier est effectivement en total décalage avec le réel, totalement handicapé dans ses rapports avec autrui, limite schizophrène, toujours partagé, comme coupé en deux dans ses aspirations, dans sa ville, dans son travail…
Peut-être qu’on peut également dire que le réel est en décalage avec lui, que les autres sont handicapés dans leurs rapports avec lui. En tout cas, je tiens à souligner les qualités humaines de Xavier. J’ai toujours été convaincu, en rédigeant ce texte, que mon lecteur pourrait s’identifier avec mon personnage, se sentir compris par lui. Xavier est une personne qui est habitée par un idéal d’authenticité, de simplicité (dans un sens de pureté) concernant les rapports qu’il entretient avec l’autre et le monde qui l’entoure. Il a besoin de transparence – il a besoin que la parole reflète la pensée, que l’aspect extérieur reflète la vie intérieure, le caractère de l’autre. Il a besoin de cette continuité entre les dimensions. Il est incapable de porter un masque social – et c’est ce fait qui l’isole de l’autre, qui le fait se retrancher dans un for intérieur, - et le rend étrange aux yeux des autres.
Et pourtant, lors de la scène du karaoké, on est en droit de se demander qui est le plus "dément" du lot, où se trouve la "normalité"… La "folie" de Xavier devient alors toute relative…
J’ai déjà plus ou moins répondu à la question, mais je peux préciser que pour Xavier la rencontre entre deux êtres humains est un moment particulier, légèrement inquiétant ; il a besoin de temps, il s’approche doucement, scrute le terrain, essaye de cerner le caractère, l’intellect de l’autre. Il est méfiant et a besoin d’être rassuré. Il entre avec prudence dans le terrain de l’autre mais il s’intéresse à lui, véritablement, il veut le comprendre dans toute sa richesse et toute sa profondeur, il ne peut pas rester à la surface – ne veut pas se limiter à un jeu social.
Tout le monde connaît cette situation dans laquelle des gens se retrouvent dans un groupe, chacun se protège, chacun protège son intimité. Pour réaliser cela, chacun joue un rôle (parfois choisi, souvent attribué par le groupe) – l’un fait le clown, l’autre le bon vivant etc. et chacun se comporte et s’exprime en fonction de ce rôle qui se substitue à lui-même. Ou bien le groupe adhère à une idée, un idéal (parti politique, syndicat etc.) et alors c’est le complexe du politiquement correct qui prédéfinit, guide la parole, l’identité visible et audible de chaque membre. Il y a des gens à qui ça convient, d’autres qui ne s’y retrouvent pas, comme Xavier. Dans la scène du karaoké il n’y a que lui et Claire qui soient authentiques, avec le résultat de se faire littéralement massacrer par le groupe – pour des raisons de manque de compréhension, mais aussi pour des raisons de jalousie, d’aversion et de sadisme.
Avez-vous souvent rencontré des Xavier dans votre vie, personnelle ou professionnelle ?
Je crois qu’il y a beaucoup de gens qui portent une part de Xavier en eux. Les différentes critiques, sur les blogs entre autre, où des gens sensibles et sincères expriment leur attachement au livre et au personnage, me confirment dans cette conviction. Par contre, des Xavier à l’état pur, il en existe peu, et ceux qui existent ont beaucoup de mal à survivre. J’ai quelques patients qui sont, je crois, des Xavier à l’état pur. Ce sont des gens extérieurement malades mais intérieurement, humainement sains, qui ne trouvent pas de place dans la vie, dans la société. Le plus souvent ils reçoivent une rente en raison de leur handicap. Mais il n’est pas facile de remplir le questionnaire pour déclarer ce handicap. On déclare des troubles de la personnalité, une phobie sociale, un état anxieux permanent etc. Ce ne sont pas des malades dans le véritable sens du terme. Il s’agit plutôt d’une incompatibilité. D’une incompatibilité entre la personne et le monde dans lequel il évolue.
Toujours dans le même entretien, vous dites que ce qui vous conduit à écrire c’est « une manière d’être en relation avec le monde que je veux vivre en écrivant ». Est-ce à dire que vous aimeriez vivre dans la peau de Xavier ?
Ne faisons pas l’amalgame entre l’auteur et son personnage. J’aimerais toutefois dire ici en guise de réponse que les conditions de vie ont changé en profondeur ces 10, 15 années passées et je crois que cela est particulièrement vrai pour la ville de Paris. On est en permanence importuné, déconcentré par quelque chose – le bruit, les prix, la pub, le téléphone, l’espace serré... Paris était par le passé le lieu des artistes. Aujourd’hui cette même ville chasse les artistes et accueille une nouvelle catégorie de gens, des gens de quelque manière virtuels qui font des choses virtuelles, qui n’ont de racine nulle part, ni dans un lieu, ni dans une culture, ni dans une religion. Une nouvelle catégorie de gens chasse les autochtones en établissant de nouvelles règles, en modifiant la structure et l’accessibilité de l’espace de vie. Les gens ont de moins en moins conscience du fait social, du fait inter-humain. J’aimerais vivre dans un cadre plus poétique, plus spacieux et humain.
Quand et dans quelles conditions écrivez-vous ?
Quand je suis seul, quand j’ai beaucoup de temps pour moi, quand rien ne peut me perturber. Quand des choses intéressantes, originales se produisent, m’inspirent, me donnent envie de les reformuler en paroles. Pendant un voyage j’écris tout le temps, je ne peux pas m’empêcher d’écrire. Quand quelque chose me rend heureux, quand quelque chose me révolte. Parfois un film vu au cinéma est à l’origine d’une irrésistible envie de tout laisser tomber et de ne plus rien faire d’autre que d’écrire et de m’occuper des autres arts que je sais un peu faire– le dessin notamment. Ces jours (et mois)–ci j’ai du mal à écrire parce que je n’arrive justement pas à réunir les conditions pour le faire.
Si ce n'est déjà le cas, envisagez-vous de vous consacrer désormais uniquement à l’écriture ?
Même si je le voulais, je ne le pourrais pas car pour cela je devrais pouvoir vivre de l’écriture. Dans ce sens, la question ne se pose pas. En même temps, j’ai des idées de livres formidables dans la tête que je voudrais réaliser - et du coup la question s’impose, même si je ne peux pas réellement me la poser. Car ces livres-là me demanderont énormément de temps, six, douze mois au minimum avec le moins d’interruptions possible. A la question « comment on fait pour écrire un livre comme Cent ans de solitude », Garcia Marques répondait qu’il fallait se lever tôt le matin, écrire pendant huit heures, se coucher tôt le soir et cela pendant une année entière, jour après jour.
Travaillez-vous déjà sur un nouveau projet ?
Oui, c’est un texte qui m’accompagne depuis quelques années déjà. Il n’a qu’à être terminé et revu. Je suis en train de chercher une solution pour pouvoir travailler un mois entier sans aucune autre obligation début 2009. J’espère que ça marchera et j’ai hâte de me mettre au travail.
Dès qu’elle est entrée dans son restaurant ce soir-là, Xavier l’a reconnue. 

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