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Un traitement royal de luxe pour Mcdonald - Partie 1 MCDONALD, Ross - Noyade en eau douce

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À qui la faute si un texte est si gravement amputé à la traduction qu’il en devient à peine reconnaissable ? Au traducteur, à l’éditeur ?
Qu’est-ce qui pousse un éditeur à se lancer dans une opération sauvetage pour tirer un texte de l’oubli et lui offrir une nouvelle vie ?

Voici quelques-unes des questions qui me brûlaient les lèvres après avoir vu le comparatif de l’extrait de Noyade en eau douce, et que je n’ai pu m’empêcher de poser à Oliver Gallmeister et Jacques Mailhos, respectivement éditeur et traducteur des romans de Ross Mcdonald dans la collection Totem.

Tous deux m’ont répondu très longuement au cours d’un entretien croisé dont je vous livre ici la première partie.



SORTIR DES AUTEURS ET DES LIVRES DE L’OUBLI

En créant votre maison d’édition, aviez-vous déjà en tête de publier des œuvres que vous regrettiez de voir négligées par d’autres éditeurs ?

Oliver Gallmeister / Non, pas réellement. Cela s’est fait au fil de l’eau, mais cela m’est apparu comme une évidence très vite finalement. Quand nous avons publié Le Gang de la clef à molette en 2006, le titre était délaissé par son ancien éditeur français alors qu’il n’avait été publié qu’une dizaine d’années plus tôt seulement. Puis, de fil en aiguille, nous y avons pris goût.
De ces auteurs, Edward Abbey et Trevanian sont les plus emblématiques du catalogue Gallmeister, mais on pourrait aussi citer des auteurs plus récents comme Terry Tempest Williams, par exemple. Depuis sa parution en 1991, son roman, Refuge, est véritablement considéré comme un classique de l’Ouest américain mais n’a jamais été traduit en français depuis. Cela fait plus de 20 ans !


Jacques, Oliver vient d’évoquer Abbey, dont vous êtes la « voix » française. À quand remonte votre collaboration avec Gallmeister ?

Jacques Mailhos / Depuis 2004, au lancement de la maison. J’ai commencé avec Le retour du gang de la clef à molette, d’Edward Abbey, et Itinéraire d’un pêcheur à la mouche, de John Voelker. Puis, il y a eu John Gierach. Oliver m’a très soigneusement manipulé pour me transformer petit à petit en “spécialiste” de ses histoires de truites. J’ai beaucoup de plaisir à travailler sur Abbey, McCord, Voelker, Trevanian… Abbey se détache du lot, c’est vraiment mon préféré. J’ai également pris beaucoup de plaisir à traduire Dans un jour ou deux, de Tony Vigorito, et son espèce de pyrotechnie verbale.
J’espère que Ross Macdonald va devenir un autre de mes auteurs attitrés. Et je crois que si Howard McCord, Tony Vigorito ou Jim Tenuto publiaient un roman qu’Oliver aurait envie d’inclure dans une de ses collections, il me le proposerait en priorité…


Polar, nature writing. Avec quel genre êtes-vous le plus à l’aise ?

JM / Je ne crois pas que ce soit une question de genre, même s’il est vrai que je me sens vraiment à l’aise dans le roman noir, façon Ross Macdonald. Chez Abbey, je me sens chez moi… Je me suis également trouvé incroyablement à l’aise avec L’homme qui marchait sur la Lune, d’Howard McCord, qui n’était pourtant pas forcément facile a priori.
En fait, plus que des auteurs, je saurais mieux parler des moments où je me sens moins à l’aise, quand je suis face à un texte un peu mal foutu, un peu mal écrit, avec des ruptures de construction dans les phrases, ce genre de choses. J’en ai rencontré pas mal sur En vol, d’Alan Tennant, et comme en plus il s’agissait d’un livre plutôt long (400 pages en VF), j’ai un peu souffert et tiré la langue sur la fin. C’est un livre que j’aime bien pourtant, et qui m’a aussi procuré du plaisir. Mais ce n’est pas vraiment un “livre d’écrivain”, et il se trouve que, notamment pour ce genre de livre, le traducteur ne peut pas se cacher derrière l’argument selon lequel « c’est aussi mal foutu en anglais » pour justifier une copie bancale.


Dans le cas de la retraduction/réédition d’un roman “oublié”, le travail de l’éditeur est-il différent ? Le plaisir qu’il en tire est-il particulier ?

OG / Non, le travail est le même pour un auteur “ancien” que pour un nouvel auteur. Le soin éditorial apporté à l’ouvrage se doit de l’être, par respect pour le livre.
Quand on exhume un auteur de l’oubli, on ressent un plaisir similaire à celui qu’éprouve un lecteur quand il tombe chez un libraire d’occasion sur un titre qu’il ne connaissait pas d’un de ses auteurs favoris, dans une vieille édition chiffonnée. Là, on se dit : comment ai-je pu passer à côté de ça si longtemps ? Alors, oui, c’est une forme de plaisir particulier.


Qu’est-ce qui fait qu’un auteur passe par des périodes de purgatoire ?

OG / Franchement, je ne sais pas. C’est sans doute lié au processus de fonctionnement des grandes maisons, qui sont en permanence sollicitées pour publier des nouveautés, des titres récents. Il y a une sorte de diktat de l’actualité, même en littérature, et dès qu’un titre a plus de quelques années, il passe “sous le radar” comme disent les américains. Et c’est là que nous pouvons découvrir des trésors.
Je ne crois pas qu’un titre paru il y a longtemps soit par nature moins intéressant ou moins bon qu’un titre plus récent. Cependant, j’ai tendance à penser qu’il y a de moins en moins de titres délaissés depuis quelques années, car beaucoup de petites maisons ont tendance à aller les chercher. Et c’est tant mieux.


Est-ce uniquement pour des raisons économiques qu’un éditeur décide de ne plus publier un auteur ?

OG / Il peut y avoir des tas de raisons : un éditeur peut simplement ne pas aimer tous les livres d’un auteur, ne plus croire en la capacité de l’auteur à écrire de nouveaux livres qui lui plairont, il peut y avoir mésentente, ou contrainte de place dans son catalogue… et les raisons financières peuvent jouer, bien sûr.
Si un auteur ne fonctionne pas chez nous, ce n’est peut-être pas lié à son livre, mais c’est peut-être que nous ne sommes pas la bonne maison pour lui. Et bien sûr, on peut aussi “perdre” l’auteur au profit d’une grande maison.


Vous est-il déjà arrivé qu’au moment de racheter les droits, certains éditeurs prennent conscience de l’intérêt potentiel de leur auteur et refusent de vendre les droits ?

OG / Oui. Et c’est d’autant plus regrettable que les textes concernés n’ont pas été republiés par la suite. Ils continuent à vivoter péniblement en poche dans des traductions indigentes. Mais certains éditeurs, sous couvert de se proclamer “attachés” à leurs textes et aux auteurs qu’ils publient, préfèrent bloquer une réédition plutôt que de mettre en avant l’intérêt de l’auteur.
Heureusement, les contrats de droits récents sont à durée limitée. Il suffit donc d’être patient…



L’AFFAIRE MCDONALD

Dans le cas de Mcdonald, pourquoi avoir choisi de le republier dans une nouvelle traduction ?

OG / Les traductions originales des premiers volets étaient amputées d’un tiers, toutes les descriptions, tous les traits psychologie et les traits d’humour avaient disparu, sans doute au prétexte qu’ils ralentissaient l’action.
Bref, il était hors de question de publier un tel texte. Une traduction tronquée ne rend justice ni au texte, ni à l’auteur. Tout cela n’est, bien sûr, pas à mettre sur le compte des traducteurs, mais bien sur celui des éditeurs des années 50-60 qui dénigraient fondamentalement ce genre de littérature. En souhaitant que le texte soit “simplifié”, ils ne faisaient pas montre de beaucoup de respect vis-à-vis des lecteurs. C’était une approche purement commerciale de la littérature de genre. On voit le résultat…


Dans ce cas précis, la traduction pourrait-elle avoir une part de responsabilité dans le désintérêt des lecteurs pour l’œuvre de Mcdonald ?

OG / Sans aucun doute, oui. Franchement, on n’a pas lu Macdonald si on a lu les anciennes éditions. Il suffit de comparer les extraits pour juger du fossé entre les deux versions.
Jacques était le traducteur rêvé pour ce genre de projet de réhabilitation. Outre son immense talent, il est l’un des rares traducteurs que je connais qui soit capable d’extraire la “substantifique moelle” d’un texte aussi sobre et dépouillé que ceux de Macdonald, sans rien en perdre. Et puis, la forme d’humour de l’auteur et sa vision du monde me semblaient lui correspondre.


Jacques, vous avez déjà travaillé à la retraduction de Désert solitaire, d’Edward Abbey. Y a-t-il des difficultés particulières à retraduire une œuvre ?

JM / Un léger stress supplémentaire -va-t-on faire au moins aussi bien que la traduction existante?- vite disparu, vite oublié. En dehors de ça, non, il n’y a aucune difficulté particulière dans la mesure où je les traite -du mieux possible- comme des traductions originales.


Avez-vous lu la traduction originale avant de commencer ?

JM / Non, je m’en suis soigneusement abstenu. Il me semble que cela pourrait poser des problèmes de droits d’auteur si la “nouvelle” traduction reprenait trop d’éléments de l’ancienne. Donc pour ne pas risquer de le faire, même inconsciemment, le mieux est de ne pas la lire.
Et puis, je crois que ça m’aurait placé dans une condition mentale un peu étrange. J’aurais eu le livre chez moi, et puis ensuite, comment aurais-je réagi dans les moments où “ça bloque”, où il faut se creuser la tête, écrire et réécrire ? Aurais-je consulté l’ancienne traduction ? M’en serais-je abstenu (en me forçant ? sans me forcer ?) ? Si l’ancienne traduction avait été bonne, qu’aurais-je fait ? L’utiliser telle quelle ? Garder la “bonne idée” (le changement de structure malin qui fait passer la phrase, par exemple) en maquillant le reste ?
Dans ces situations, le cerveau cherche à se souvenir de toute ses forces plutôt qu’à réfléchir. Je n’ai donc pas lu la traduction originale, et je n’y ai pour ainsi dire jamais pensé au cours de mon travail. Je n’ai pour ainsi dire jamais pensé au fait qu’elle existait.
Lire le texte original dans son intégralité, puis la traduction originale dans son intégralité, puis traduire soi-même le texte original : voilà une situation qui me paraît proche de l’enfer.


Comment expliquer que des coupes aussi importantes aient été faites dans le texte original ?

JM / À mon avis, c’est un mélange de manque de considération pour le genre, considéré comme de la sous-littérature, de structure socio-économique potentiellement subséquente au premier aspect (les traducteurs étaient-ils correctement payés ? Étaient-ils payés au feuillet ou au fixe pour l’ensemble du livre ? Les éditeurs étaient-ils capables de lire la VO ? Prenaient-ils le temps de le faire ?) et autres questions du même genre.
En lisant les deux échantillons comparés du début de Noyade en eau douce, j’ai tout de suite pensé aux Harlequin que je traduisais à la fin des années 90. On me demandait de procéder au même genre de coupe. Il s’agissait de réduire le texte de 30 %. Sachant que le français est structurellement 20 % plus “long” environ que l’anglais, l’ampleur des coupes nécessaires est très conséquente. Il fallait aussi toujours rechercher l’écriture la plus “lisse” possible, jamais rien qui soit susceptible d’entraver la parfaite fluidité de la lecture. D’où l’abondance de clichés, expressions toutes faites, métaphores mortes ou moribondes.
Les traducteurs étaient (j’imagine que c’est toujours le cas) payés une somme fixe pour le livre fini. L’équation {on me demande de faire des coupes} + {je suis payé pour le livre et pas pour le “volume” de mon travail} donne vite des résultats navrants pour la littérature. Ce qui ne veut pas forcément dire des mauvais livres. Il s’agi(ssai)t de fournir un produit (en l’occurrence, du roman à l’eau de rose) strictement défini au préalable. Pour ce que j’en ai vu, le produit Harlequin est un produit de qualité, et cela a été une expérience très formatrice pour moi.
J’ai vraiment l’impression que, concernant les premières traductions de Macdonald, il s’agit du même phénomène : des éditeurs ont voulu vendre du roman noir à détective hard-boiled, blondes fatales et décapotables, et une structure s’est mise en place pour fabriquer ces produits. On garde l’essentiel des signes extérieurs du roman noir, l’intrigue générale, et roule ma poule ! Le traducteur opère le plus souvent à l’échelle de la page ou du chapitre, au mieux du paragraphe, mais pas plus bas, malheureux! Surtout ne descend pas à l’échelle de la phrase, ou du mot, ou de la virgule, ça ne sert à rien, tu vas t’accrocher, tu vas t’attacher, tu ne seras plus capable de couper, de lisser, et tu t’en sortiras fort petitement à la fin du mois.

OG / Effectivement, les premières traductions datent des années 1950, période où l’aspect littéraire des romans policiers n’était absolument pas prise en compte. Un bon polar devait avant tout être efficace et servir l’intrigue. Et puis, le lecteur ne devait pas s’encombrer de préoccupations philosophiques, psychologiques, esthétiques ou autres : il devait se divertir. C’est pourquoi on supprimait alors toutes les descriptions de plus de deux lignes, qui étaient censées ralentir l’action, tout trait de psychologie des personnages, tout trait d’humour parfois trop subtil, etc. Bref, tout ce qui faisait le sel de ces ouvrages.
À la limite, cela se rapprochait plus d’un scénario de cinéma que d’un vrai roman.


Quels ont été vos partis-pris de traduction ? Que vouliez-vous éviter ? Que recherchiez-vous à faire passer ?

JM / De mon côté, je m’efforce de travailler sans parti-pris, d’être au plus près du texte, de respecter l’auteur… bref, de faire une “bonne traduction”, même si c’est une chose extrêmement difficile à définir.
Si parti-pris il y a, c’est donc celui de prendre l’affaire au sérieux. Prendre le texte au sérieux. Prendre l’auteur au sérieux, en tant qu’auteur. Cela implique éventuellement d’éviter de lisser certaines rugosités du texte, de le serrer au plus près pour rendre justice à l’individualité, au style, de Ross Macdonald, en comptant sur le fait que, si cette individualité existe, il apparaîtra une fois le livre traduit. Et aussi au fil des livres.


Avez-vous envisagé de retraduire aussi les titres ?

JM / Aah, les titres… C’est toujours un problème. J’ai un peu abandonné l’idée, si tant est que je l’aie jamais eue, d’avoir la dernière main sur ce point, et c’est tant mieux. Je fais des propositions, je cogite, je donne mon avis, mais au final je crois que je préfère que ce ne soit pas moi qui tranche.
Dans le cas de la retraduction d’un texte déjà paru, il y a, je pense, un critère important qui est le maintien d’une cohérence dans la bibliographie de l’auteur. Pour le lecteur, ce peut être pénible de devoir vérifier à chaque fois à quel titre original correspond tel ou tel volume. Donc, j’aurais tendance à dire que, si les éléments qui poussent à changer de titre ne s’imposent pas de manière immédiatement évidente et incontestable, le mieux est de conserver l’ancien, avec ses défauts éventuels.

OG / Pour un titre comme The Moving Target, la réponse était simple car le titre français, Cible mouvante, qui est la traduction littérale du titre américain, “fonctionne” bien.
Pour The Drowning Pool, la réponse était plus complexe car il s’agit d’une expression à double sens, intraduisible telle quelle. Cela donnerait quelque chose comme “La piscine qui noie les gens”, et le terme “piscine” ne marchait pas très bien. Nous avons cherché un titre qui donne une idée de l’ambiance du livre, qui corresponde à une réalité, sans nous éloigner trop de l’esprit du texte. Le titre français choisi, Noyade en eau douce, fait ainsi référence à deux scènes capitales du livre, et l’ensemble nous paraît harmonieux.
Mais tout choix de titre est nécessairement subjectif et donc toujours discutable.


Quelles ont été les difficultés majeures rencontrées pour cette traduction ?

JM / Des petites choses assez habituelles, comme étalonner le vouvoiement et le tutoiement (qui vouvoie qui, qui tutoie qui) et maîtriser tout ça (y compris les éventuels passages fugaces au tutoiement, lors d’une bagarre ou d’un échange un peu tendu, sous le coup de la colère, par exemple) sans trop s’emmêler (merci Oliver et Marie-Anne). Se méfier des anachronismes, factuels, linguistiques, qui risquent de se glisser… Rien de terrible, ni de très spécifique.


Suite de cet entretien dans quelques jours…

Nouveau look pour une nouvelle vie Mcdonald, Ross - Noyade en eau douce


7d9917e1135ubdove Vous avez déjà sûrement vu une bande-annonce pour une émission de relooking.
Ces programmes télé où, pour vous aider à repartir du bon pied dans la vie, on commence par vous humilier en public, puis on vous désapprend à vous habiller comme un sac, et on finit par vous expliquer comment vous coiffer et vous maquiller avec un minimum de (bon) goût.
Les concepts les plus trash poussent même l’obscénité jusqu’à soumettre leurs cobayes aux bistouris des chirurgiens esthétiques et à la fraise des dentistes prothésistes pour mieux les conformer aux diktats de la “normalité physique”.


J’ignorais que le concept était transposable aux œuvres littéraires.
Jusqu’à ce que je parcoure un booklet annonçant la réédition dans une nouvelle traduction des enquêtes de Lew Archer, détective créé par Ross Mcdonald, digne héritier de Hammett et Chandler.


Quand on compare l’ancienne et la nouvelle traduction mises en regard dans ce document, il saute aux yeux que le traitement radical infligé dans les années 50 à l’œuvre de Mcdonald par les éditeurs français relève du relooking extrême. Voire, du massacre à la tronçonneuse.
C’est qu’ils n’y sont pas allés de main morte, les bougres, maniant la coupe sauvage et les dénaturations en tout genre comme de vrais petits Frankenstein.
La traduction de 2012 est pour le roman de Mcdonald comme un relooking à l’envers, qui rend au texte figure humaine et le révèle tel qu’en lui-même. Un nouveau look, pour une nouvelle vie en quelque sorte.

Jugez-en par vous-même :
(Edit du 15/05 : suite à la judicieuse suggestion de Brize, j’ai rajouté l’extrait dans sa version originale)


Ancienne traduction

Cadavre en eau douce, Presses de la Cité, 1954 - J’ai lu, 1987 - 10/18, 1998


Extrait du chapitre 1

- Et maintenant, déclarai-je, que puis-je pour vous, Mrs…
- Oh, je m’excuse… Je m’appelle Maude Slocum… Je suis tellement énervée que…
- Reprenez vos esprits, Mrs Slocum. Et sachez pour commencer que rien de ce que vous allez m’apprendre ne pourra m’étonner. Je suis dans le métier depuis une dizaine d’années, m’occupant principalement de divorces. Dans ces conditions, j’en ai vu de toutes les couleurs. Je vous écoute.
Elle me fixa droit dans les yeux, s’humecta les lèvres.
- Il m’arrive quelque chose de fort désagréable…
Elle s’arrêta puis, constatant que je ne me rependrais pas en regrets, poursuivit :
- Quelqu’un essaie de me détruire.



Nouvelle traduction

Noyade en eau douce, Gallmeister, 2012 - Traduction de Jacques Mailhos


Extrait du chapitre 1

- Bien, dites-moi quelle dent vous fait des misères, madame… ?
- Pardon. Je m’appelle Maude Slocum. J’oublie toujours les bonnes manières quand je suis contrariée.
Elle s’excusait beaucoup trop pour une femme dotée d’une telle silhouette et portant de tels habits.
- Écoutez, dis-je. J’ai une carapace de rhinocéros et un cœur en acier trempé. Dix ans que je fais dans le divorce à Los Angeles. Si vous pouvez me dire une seule chose que je n’aie pas déjà entendue, je promets de faire don d’une semaine d’honoraires à n’importe quelle bonne cause le jour de la Sainte-Anita.
- Et vous sentez-vous capable de dompter un énorme panier de crabes, monsieur Archer ?
- Les crabes me fichent la trouille, mais pas autant que les hommes.
- Je vous comprends. (Ses jolies dents blanches jouaient de nouveau avec ses lèvres chaudes.) Quand j’étais plus jeune, je croyais que les gens étaient plutôt tolérants, vous voyez ? Aujourd’hui, je n’en suis plus si sûre.
- Mais vous n’êtes pas venue me voir ce matin pour une discussion philosophique sur l’éthique comportementale. Vous aviez en tête un exemple particulier ?
Elle resta silencieuse un instant, puis répondit :
- Oui. J’ai eu un choc hier. (Elle me fixa droit dans les yeux, puis regarda loin derrière. Ses yeux étaient aussi profonds que l’océan au large de Santa Catalina.) Quelqu’un cherche à me détruire.



Version originale

The drowning pool, Knopf, 1950


Extrait du chapitre 1

“What tooth is bothering you, Mrs.—?” “Excuse me. My name is Maude Slocum. I always forget my manners when I’m upset.”
She was much too apologetic for a woman with that figure, in those clothes. “Look,” I said “I am rhinoceros-skinned and iron-hearted. I’ve been doing divorce work in L.A. for ten years. If you can tell me anything I haven’t heard, I’ll donate a week’s winnings at Santa Anita to any worthy charity.”
“And can you whip your weight in wildcats, Mr. Archer?”
“Wildcats terrify me, but people are worse.”
“I know what you mean.” The fine white teeth were tugging again at the warm mouth. “I used to think, when I was younger, that people were willing to live and let live—you know? Now I’m not so sure.”
“You didn’t come here this morning, though, to discuss morals in the abstract. Did you have a specific example in mind?”
She answered after a pause: “Yes. I had a shock yesterday.” She looked close into my face, and then beyond. Her eyes were as deep as the sea beyond Catalina. “Someone is trying to destroy me.”




Probant, non ?
Ça fait peur quand on pense aux autres textes qui ont dû être massacrés de même et dont on ignore la nature réelle, à moins de les avoir lus dans leur langue originale.

La photo est tirée de l’étonnante vidéo Dove evolution

It’s grim up North* TREDE, Niels - Le noeud coulant

noeud_coulant_trede Comme son nom le laisse supposer, North est une ville septentrionale à seulement quelques encablures du cercle polaire.
À North, personne n’arrive.
De North, personne ne part.

Totalement coupés du monde, ses habitants vivent en autarcie, générations après générations.
Leurs physiques monstrueux et leurs esprits arriérés trahissent des liens de consanguinité ancestraux.
« Les habitants de North sont les descendants de nos aïeux et en même temps les parents de nos enfants. Beaucoup d’entre eux ont l’air très étrange. Nous avons des habitants qui ne sont pas en mesure de marcher en se tenant droit et qui ne sont pas non plus capables d’apprendre à lire et à écrire. Certains ont un nez curieux, aplati, déplacé vers le front, des yeux obliques, bridés, qui montent vers les tempes, des lèvres étroites, transparentes et un menton quasi absent, formant une masse flasque avec le cou. Le tout est regroupé dans un visage plat et inexpressif. »

La vie de North est rythmée par un événement annuel qui relève autant de la tradition que du rite atavique : le nœud coulant.
« C’est ça la troisième particularité de North, le nœud coulant au mois de septembre. Depuis toujours, une immense nuée de thons s’approche de North au cours du mois de septembre. Nous transportons un filet dans la mer, un piège pour les poissons, une cage immense. Il se peut que ce filet soit l’un des plus grands filets du monde. Il a six kilomètres de long et deux kilomètres de large. (…)
Dès que nous avons bloqué les poissons, nous tirons lentement le filet avec son contenu vers la baie, comme un nœud coulant autour d’un cou, lentement pendant des semaines, chaque jour un peu plus. Ainsi nous amenons petit à petit les poissons vers la ville. (…)
Alors nous serrons le nœud coulant à un tel point que les poissons atteignent l’eau peu profonde de la baie, l’eau dans laquelle on peut se tenir debout. La baie entière se met alors à bruisser et à osciller sous l’impact des innombrables poissons entremêlés qui s’entrechoquent, se heurtent, se poussent, se soulèvent mutuellement et s’écrasent. C’est une image incroyable, c’est comme de la lave bouillante dans un volcan, c’est comme une éternelle et violente explosion. »

Hormis ces quinze jours de septembre, où la population fait corps dans une cérémonie païenne sanglante, comme pour mieux s’abrutir de violence, rien ne se passe jamais à North, ainsi qu’en témoigne le narrateur, un des jeunes du village :
« Nous étions dix et nous n’appartenions pas à une génération perdue. Ce que je veux dire est que nous ne nous révoltions contre rien. Nous étions parfaitement intégrés à North. Nous n’étions pas la semence étouffée qui cherche à se tracer une voie à travers une couche poussiéreuse. Et nous n’avions pas d’idéal. Nous n’étions la voix d’aucun message. Nous n’étions que là, nous passions notre temps à attendre. »
« Il va de soi que cela nous est arrivé de transformer un ivrogne en estropié et de violer une fille. Cela ne nous faisait ni chaud ni froid. Car nous ne savions pas que nos victimes ressentaient de la douleur. Ça, personne ne nous l’avait jamais dit. Le mot douleur était absent de notre ville. »

Sur le nœud coulant repose toute l’activité de North et la survie de ses habitants pour le restant de l’année. Du moins le croient-ils. Car personne n’a jamais remis en cause le sens exact, la nécessité réelle de ce carnage chaque année réitéré.
Personne, sauf Miss D. qui reste à l’écart de ses congénères, semblant assister impuissante à ce déferlement de violence et de barbarie. Elle qui, un jour, a accepté de parler avec un étranger de passage – était-il écrivain ou journaliste ? Qui l’a même invité chez elle.
Une transgression qu’on ne lui pardonnera pas, qu’elle et son petit David paieront le prix fort.
« C’était bien ça le message de David et de toute la famille D. : par leur simple présence, ils nous donnaient à ressentir à quel point nous étions vides et incapables, comparés à eux. »

Et du jour où le premier navire fera irruption dans la baie, plus rien ne sera comme avant.



C’est toujours un rendez-vous important que celui du second roman d’un auteur qui nous avait séduit avec son “coup d’essai”.
Très différent de La vie pétrifiée, paru en 2009, Le nœud coulant présente tout de même certaines similitudes avec son prédécesseur. On y retrouve cette atmosphère énigmatique et onirique, ce monde hors du temps, comme plongé dans un brouillard qui rend flous les contours, confus les repères et étouffés les sons.
Si le comportement de Xavier, personnage central de La vie pétrifiée, était inquiétant, celui des habitants de North l’est bien plus. Leur apparence physique, leur mutisme, leurs mœurs rustres et violentes accentuent le malaise chez le lecteur.

Il plane sur North une ambiance de fin du monde. On sent l’extinction de l’espèce proche. Et il ne s’agit pas ici uniquement des thons voués à une extermination totale, mais bien aussi de cette société dégénérée, repliée sur elle-même et fondée sur des rites barbares immémoriaux.
Sombre et cruel, le monde de North recèle pourtant quelques éclats de pure beauté et de poésie qui s’expriment dans la relation d’un enfant avec une loutre, ou dans le spectacle de prairies parsemées de fleurs blanches qui scintillent telles des étoiles de glace.

Puis, sans crier gare, l’auteur abandonne abruptement les étendues glacées arctiques pour les monts provençaux ensoleillés, délaisse le ton du conte noir et cruel pour celui d’une réalité plus prosaïque le temps d’un épilogue qui remet le roman en perspective… Plongé dans un profond désarroi, le lecteur se retrouve alors seul face aux questionnements qui ont germé en lui le temps de sa lecture.



De son style si singulier,à l’étrange poésie et à la musicalité singulière, Niels Trede confirme avec Le nœud coulant qu’il est l’auteur de l’ellipse et des atmosphères inquiétantes.
Malgré la noirceur des âmes et l’oppression des éléments extérieurs, ça a été un déchirement que de devoir quitter North de force pour me retrouver dans l’environnement si ce n’est plus accueillant, du moins plus familier, du Midi de la France. J’aurais aimé prolonger mon séjour là-haut, vers le Nord, et en savoir plus encore sur cette étrange population.

(*) It’s grim up North (1991) - The Justified Ancients of Mu Mu (The JAMs)



Les premières pages du roman sont à lire ici.
Le blog de Niels Trede.
Une interview sonore de Niels Trede sur le site des DNA (Part.1 / Part.2)

À noter : la librairie La Terrasse de Gutenberg (Paris 12e) organise une lecture-rencontre avec Niels Trede, le samedi 12 mai à 17h30, et la librairie des Bateliers (Strasbourg), une autre, le mercredi 23 mai à 19 h.



Ce qu’ils en ont pensé :

Kathel : « Le nœud coulant est un roman sombre, qui prend à la gorge (sans mauvais jeu de mots) et où le malaise domine, mais aussi l’impression d’avoir touché du doigt quelque chose d’important, du processus de la création, ou du monde intérieur de l’auteur. A découvrir si vous aimez les fables mélancoliques et les écritures elliptiques. »

Lo : « Après La vie pétrifiée, c’est par Le nœud coulant que Nils Trede confirme son talent pour des romans courts et singuliers, empreints d’une étrange et attachante poésie. »

Lystig : « Roman inclassable… (…) Surprenant (…) Une lecture qui ne peut laisser insensible. Fascinant. Et qui, je pense, restera longtemps en mémoire. »

Minou : « Ce roman est pour moi comme une belle promesse non tenue. Je vous le conseille malgré tout pour son ambiance. »

Nikola Paludes : « Une atmosphère fantastique à la lisière de l’étrange. »

…et sur Babelio.

Le nœud coulant, de Niels Trede
Les Impressions Nouvelles / Collection Traverses (2012) - 144 pages

Des limites du bachotage intensif sur les Prix d’Excellence BRANDRETH, Gyles - Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles

brandreth-wilde-chandelles Gyles Brandreth a vécu toute sa vie « sous le signe d’Oscar Wilde »[1].
Il connaît tout de lui, de sa vie, des aphorismes qui l’ont élevé à la postérité, de la société victorienne dans laquelle il évoluait. Par cœur.

Idolâtre manifeste, Brandreth maîtrise son Oscar Wilde sur le bout des doigts, comme d’autres leur Bach, ou leur Pythagore.
Et parce que Wilde éprouvait un réel intérêt pour le héros de Conan Doyle, il ressuscite le sulfureux irlandais et l’embarque dans une aventure policière, Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles.

Étonnant, le postulat de départ n’en était pas moins séduisant.
Le résultat l’est beaucoup moins.
Le problème : Gyles Brandreth est un bachoteur. Son récit s’en ressent. L’ensemble est poussif et hautement démonstratif. Sans profondeur et sans éclat.



Ce qui est pénible avec les premiers de la classe, ce n’est pas tant qu’ils soient les premiers mais plutôt qu’ils ne ratent jamais une occasion de la ramener et d’étaler leur science comme de petits chiens savants tout fiers de débiter leur leçon apprise par cœur.

Ici, l’histoire (je vous fais grâce du “pitch” que vous pourrez retrouver dans les avis recensés en fin de billet) n’est pour l’auteur qu’un prétexte à déballer sa science. Avec la même suffisance béate que certains s’enorgueillissent de savoir démonter/remonter leur Famas les yeux fermés, en un temps record.

Sur le fil ténu de son intrigue, Brandreth enfile aphorismes, références biographiques et allusions littéraires. S’invitent à ce bal du name dropping Conan Doyle et Wilde, bien sûr, mais aussi Wordsworth, Shakespeare, Dickens et même Agatha Christie…
Le plus important pour l’auteur n’est pas que son récit soit charpenté et captivant, mais qu’il renferme le plus possible de preuves de son érudition wildienne. Quitte à ce que l’action ne soit pas toujours très fluide, que les dialogues sonnent parfois faux. Jusqu’à écœurement, jusqu’à épuisement du lecteur, il montre quel bon élève il est.

Pour ne rien arranger, plutôt que d’assigner à Wilde des méthodes d’investigation inédites, Brandreth se contente d’en faire une copie quasi-conforme de Holmes, un crack de l’analyse et de la déduction. D’ailleurs, j’en ai eu vite marre de me faire faire la leçon et d’endurer in extenso chacun des raisonnements qui l’amènent à ses si brillantes déductions.

Sans doute conforme à l’original, le Wilde de Gyles Brandreth monopolise l’attention et, tel un trou noir, aspire à lui toute la lumière, laissant les autres personnages dans l’ombre, seconds rôles fades et sans réelle consistance.
Si Wilde est une copie de Holmes, son acolyte, le poète Robert Shepard (qui a lui aussi réellement existé et sera même son premier biographe) est à la fois son Watson et son Capitaine Hastings. Agatha Christie n’aurait certainement pas renié la scène finale lors de laquelle Wilde réunit l’ensemble des protagonistes pour leur dévoiler de façon théâtrale le nom du/des coupable(s).

Et puisqu’il est question d’enquête, ce n’est pas avec celle du Meurtre aux chandelles que l’on pourra se consoler de ce pensum. Je ne suis pas un grand spécialiste de littérature policière, mais pour moi, un bon roman policier, c’est avant tout une intrigue musclée et retorse.
Rien de cela ici ; l’intrigue est rachitique à tel point que j’ai percé l’identité du coupable bien avant le dénouement, ce qui m’arrive pour ainsi dire jamais.



Pour faire court, j’ai trouvé ce whodunit lourdaud et indigeste.
« Nul ne commet un crime sans y joindre quelque maladresse », fait dire Brendreth à son Wilde. La preuve irréfutable en est faite avec cet Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles.

J’ai dû avoir comme un pressentiment en n’acceptant qu’un seul des quatre volumes que me prêtait ma sœur, tombée sous le charme de cette série.
Pour ma part, j’arrêterai les frais dès cette première aventure.


Gyles Brandreth présente Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles dans Un livre, un jour (21/04/2008) - Vidéo INA.



Ce qu’ils en ont pensé :

Alicia : « Ce roman nous apprend pas mal de choses véritables sur la vie de Wilde, mais je n’ai pas vraiment accroché à l’affaire policière en elle même. Dommage. Mais ça reste néanmoins une lecture plaisante sans prise de tête! »

Alwenn : « Voilà une lecture tout à fait jubilatoire ! (…) on passe un excellent moment, complètement absorbé par l’ambiance, les personnages, le style, l’intrigue… »

Angua : « C’est finalement davantage un récit historique centré sur le poète/romancier/dramaturge qu’un roman policier que j’ai eu entre les mains, l’intrigue étant à ce niveau tout ce qu’il y a de plus classiques… »

Armande : « Un régal de lecture ! (…) L’auteur fait revivre un Wilde plus vrai que nature jusqu’à ses traits d’esprit les plus remarquables qui émaillent le texte. »

Blanche : « C’est bien écrit, l’enquête est intéressante mais passe en second plan par rapport aux tribulations d’Oscar Wilde. »

Blodhorn : « Le concept est cool mais c’est largement inférieur à mes attentes. Dommage. »

Eiluned : « Une découverte superbe, avec un dénouement auquel je ne m’attendais pas mais alors pas du tout !!! »

Émeraude : « Je n’ai pas vraiment été si emballée que ça. Disons que j’ai trouvé ce whodunit plutôt pas mal. »

Émilie : « Après un début qui m’a particulièrement convaincu, j’ai au fur et à mesure ressenti une certaine irritation envers le personnage d’Oscar Wilde qui possède une personnalité qui peut vite “porter sur le système”. »

Erzebeth : « Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles n’a rien d’un grand roman. Et je ne suis même pas sûre que ce soit un “bon” roman. Cela reste plaisant à lire, c’est inoffensif. »

Estampilles : « Amateurs de bonnes intrigues, n’hésitez pas ! Voici un polar original, intelligent, parfaitement mené, ponctué des bons mots d’Oscar Wilde dans un style qui lui rend hommage avec beaucoup de délicatesse. »

Hydromielle : « L’ambiance est parfaitement restituée. Une sorte de savant mélange entre les livres de Doyle et ceux de Perry. Le meilleur du meilleur en quelque sorte. »

Karine : « Je ne sais pas à quel point l’ambiance est réaliste mais ça a très bien fonctionné pour moi, je m’y sentais ! »

Miss Alfie : « Au-delà des biographies officielles, cette manière de mettre en scène des personnages réels, et parce que Gyles Brandreth connaît parfaitement le monde d’Oscar Wilde, permet de mieux connaître et mieux comprendre une figure de la littérature haute en couleurs. »

Mo : « Ce roman, bâti comme un cénotaphe à Oscar Wilde et qui n’a de policier que le nom, est largement dispensable. »

Mrs Peppys : « Wilde ou Holmes ? J’avoue avoir été un tantinet déroutée, si ce n’est gênée, par ce personnage bricolé. Je ne m’en suis pas moins laissée prendre par l’intrigue et ses multiples rebondissements, quand bien même le dénouement est perceptible une fois passés les deux premiers tiers du roman. Le rythme du récit et le ton léger rendent la lecture agréable. »

Thé lectures et macarons : « On traverse la fin du XIXème siècle avec des personnages, des peintures, des expositions, des œuvres… Oscar Wilde est peint avec amitié, vénération, amour. »

Théoma : « Si vous souhaitez passer un bon moment en compagnie d’un roman délicieusement british composé d’un humour unique et savoureux, que vous connaissiez ou pas les œuvres d’Oscar Wilde, cette lecture remplira à merveille son office. »

Wictoria : « L’intérêt du roman est plus dans la découverte du monde victorien que celui d’une énigme policière à laquelle il est difficile de croire vu les invraisemblances. (…) Pour le reste, tout y est : les auteurs, les acteurs, les endroits, la mode, la condition de la femme, tout est brossé avec élégance et finesse. »

Yspaddaden : « Je trouve que l’auteur se livre à un exercice d’admiration qui nuit au roman lui-même (…) On dirait parfois du théâtre, plutôt mal joué avec des personnages secondaires improbables. »

Yueyin : « L’enquête est peut être assez quelconque quoique rondement menée mais l’atmosphère, le style, le cadre et les personnages compensent largement et en font une lecture décidément agréable et hautement victorienne. Réjouissant ! »

Et sur Babelio


Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles, de Gyles Brandreth
(Oscar Wilde and the candlelight murders) Traduction de l’anglais (Royaume-Uni) : Jean-Baptiste Dupin
10/18 / Collection Grands détectives (2009) - 384 pages



Montée de sève McMURTRY, Larry - La dernière séance

derniere-seance-mcmurtry « Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…. »
Arthur Rimbaud - Roman (1870)



Qu’importent l’époque et l’endroit, l’adolescence est immuable : les garçons ne pensent qu’à coucher, et les filles, à jouer de leurs charmes pour parvenir à leurs fins, sans rien sacrifier de leur virginité.
Les hormones sont en pleine ébullition, ou comme le dit plus poétiquement Rimbaud, « la sève monte à la tête ».
On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Larry McMurtry le confirme, une fois de plus, dans La dernière séance.


Au début des années 50, Thalia est un bled texan, aux portes du désert, qui suinte l’ennui et où tout le monde sait tout sur tout le monde. Où les adolescents ne pensent qu’à transgresser le tabou du sexe, et les adultes ruminent leurs frustrations charnelles.

À sa jeunesse désœuvrée traînant son mal de vivre, Thalia n’offre que peu de réjouissances. Le tour est vite fait entre le pub du vieux Sam le Lion et sa salle de billard, le diner, le terrain de football et le cinéma de la vieille Miss Mosey.


C’est de loin au cinéma que va la préférence de Sonny et Duane, deux copains de lycée. Pas vraiment pour la qualité de sa programmation mais plutôt pour son obscurité propice aux baisers passionnés et aux séances de pelotage en règle. Plus confortable que les banquettes arrière des voitures.
Duane a gagné le gros lot en la personne de Jacy, petite bombe de bonne famille pour laquelle tous les jeunes mâles du patelin seraient prêts à s’étriper. En plus d’être une allumeuse de première, la belle est aussi une magistrale manipulatrice jouant éhontément de son pouvoir de séduction. Pour exciter la convoitise de la gente masculine, la garce agite la promesse du sexe à consommer. Pour susciter l’admiration et la jalousie des autres filles, elle est prête à toutes les provocations.
« Flirter avec Duane sous les yeux de tous les mômes de l’école enchantait Jacy et lui donnait un peu l’impression d’être une actrice célèbre. »
Moins bien loti (quoique…), Sonny sort avec Charlene, une fille moins délurée que Jacy, pour laquelle lui aussi en pince en secret.

Dans le climat pudibond ambiant, tout ce que ces jeunes inexpérimentés connaissent de la sexualité, ils le tiennent des films et de ce qu’ils en imaginent.
« Tout tendait à prouver l’existence du sexe : des bébés naissaient de temps en temps, et l’on vendait au drugstore et dans une ou deux stations-service ce qu’il fallait pour les éviter. Les hommes racontaient des histoires cochonnes et disaient tout le temps combien ils étaient brimés pour la bagatelle, mais ça ne semblait pas les gêner beaucoup tant que l’équipe de football marchait bien. Aux jeunes, on en disait le moins possible sur le sexe, et ils passaient tout leur temps à essayer d’en découvrir davantage. Les garçons se livraient entre eux à de nombreuses spéculations et arrivaient à découvrir les connaissances de base à un âge relativement tendre, mais certaines filles étaient toujours dans les ténèbres à la fin de leurs études secondaires. Nombre d’entre elles refusaient tout simplement de croire que ce qui permettait aux garçons de pisser puisse jouer un rôle quelconque dans la création d’un bébé. Elles savaient parfaitement que le bon Dieu n’aurait pas permis que Ses dispositions fussent si sales.
La seule chose sur laquelle tout le monde tombait d’accord, c’était que l’acte en lui-même ne pouvait être que le paradis sur la terre. Une fois qu’on avait passé l’obstacle de la virginité, tout devait invariablement aboutir à une extase mutuelle. Une ou deux des filles les plus effrontées savaient qu’il n’en était rien, mais elles avaient peur d’être prises pour des phénomènes et se taisaient prudemment sur leurs difficultés. »

Alors qu’ils s’engagent maladroitement dans l’âge adulte, ils vont vite déchanter.
Au cœur de cette Amérique profonde et puritaine des années 50, la vie n’a rien d’une production glamour hollywoodienne. À l’image de Ruth, l’épouse de l’entraîneur de l’équipe de football, les femmes sont esseulées et insatisfaites, ignorées de maris machos et indifférents.



Tromperies, mesquineries, ragots, dénonciations calomnieuses…, McMurtry dépeint l’envers des apparences et des convenances du petit monde étriqué de Thalia.
Corsetés dans le puritanisme ambiant, jeunes, moins jeunes, hommes, femmes… n’ont qu’une chose en tête : le sexe, qui sous-tend le moindre de leurs rapports sociaux.

Détestables ou bienveillants, les personnages grandeur nature de McMurtry sont tous dotés d’une profonde humanité qui les rend émouvants.
Aux côtés de figures odieuses comme l’entraîneur Popper, Jacy ou sa mère, Lois, se détachent quelques bonnes âmes auprès desquelles Sonny va se ressourcer : Sam le Lion, sage patriarche, sorte de père de substitution ; Billy, jeune attardé sur lequel il veille comme un grand frère ; Ruth, qui voit en lui sa dernière chance de vivre enfin l’amour, ou Genevieve, la plantureuse serveuse qui se montre toujours disposée à recevoir ses confidences.

Parmi tous ces gens, beaucoup rêvent de quitter Thalia. Pour les plus téméraires, l’aventure n’ira pas plus loin que la frontière mexicaine. D’autres, envoyés pour la Corée, la vivront contre leur gré.


Roman nostalgique d’une jeunesse perdue, La dernière séance est aussi celui des désillusions. Dans ce coin perdu du Texas, les adolescents finiront par se résigner à rejoindre les rangs des adultes qui pleurent sur ce qu’ils ont fait de leur existence.



Ce qu’ils en ont pensé :

Hélène : « Les personnages sont tellement attachants, leur univers tellement prenant qu’ils installent littéralement le lecteur au cœur de la ville. »

Jostein : « C’est un roman foisonnant d’actions et de rencontres humaines. »

Keisha : « Encore une fois, Larry McMurtry a su conter une histoire parfois drôle, souvent touchante. »

Lyra : « Le personnage de Sonny m’a pas mal touchée, même si parfois j’avais envie de le secouer un peu, idem pour Ruth. Les non-dits apportent beaucoup à leur caractère je trouve. »

MyaRosa : « Il y a une profonde nostalgie qui ressort des mots de l’auteur et j’ai trouvé cela très touchant. Que ce soit lorsque les plus âgés reviennent sur leur jeunesse et sur ce qu’ils ressentent maintenant qu’ils sont plus âgés ou lorsque les personnages prennent conscience que leur vie est loin d’être celle dont ils rêvaient. »

D’autres avis sur Babelio


La dernière séance, de Larry Mcmurtry
(The Last Picture Show) Traduction de l’anglais (États-Unis) : Simone Hilling
Gallmeister / Collection Totem n°12 (2011) - 321 pages

Claire-Lise Marguier : « Le faire ou mourir a été très impulsif, très intense. Très éprouvant aussi. » MARGUIER, Claire-Lise - Le faire ou mourir

claire-lise-marguier Une fois estompé le choc de la lecture, j’ai éprouvé l’impérieuse envie de m’entretenir avec Claire-Lise Marguier pour connaître le fin mot de son roman, Le faire ou mourir.

J’étais prévenu : « Claire-Lise n’aime pas trop le téléphone. » Qu’à cela ne tienne, plutôt que rien du tout, un échange d’e-mails ferait l’affaire.
Et effectivement, la jeune femme m’avoue qu’elle est plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral, qu’elle se passe volontiers du téléphone mais que ce sera certainement plus facile pour moi, si je souhaite réagir à ses propos.
Et contre toute attente, elle me propose un rendez-vous téléphonique… qui durera plus d’une heure et demie !

De toute évidence, Claire-Lise Marguier est une jeune femme réservée. De son doux accent de Toulouse, elle me confie ne toujours pas réaliser que son roman soit publié. Pourtant, derrière cette sincère humilité et un certain manque d’assurance, on la sent sûre d’elle dès qu’il est question de son travail d’écriture.

Avertissement : dans l’échange qui suit, certains éléments du roman sont dévoilés. Si cela ne pose aucun problème à l’auteur et à son éditrice qui s’accordent pour dire que l’intérêt du texte est ailleurs, cela peut gêner les personnes désireuses de lire le roman en en sachant le moins possible.



Comment est né Le faire ou mourir ?

Ce roman est né de façon fortuite. J’écris depuis très longtemps, mais pour moi uniquement, sans aucune intention de me faire publier un jour. Ça a commencé comme souvent, par des poèmes, des journaux intimes, des lettres à des amis imaginaires… quand j’étais adolescente. J’ai toujours écrit, en fait. Je n’ai fait de pause que quand je me suis mariée et à la naissance de mon enfant.
Parmi tous mes textes, j’ai entamé l’écriture d’une trilogie fantasy. Je ne suis pas spécialiste du genre, c’est Harry Potter qui m’a donné envie d’explorer cet univers. Par le biais de la magie, je voulais pousser mes personnages à s’engager pour des causes intimes, les amener à se poser des questions existentielles.
Je venais de boucler le tome 1 et j’avais envie d’écrire quelque chose qui soit plus proche de la réalité. Et il y a eu ce fait divers, en Allemagne, où un jeune a abattu plusieurs élèves de son lycée avant de retourner l’arme contre lui.
J’ai été choquée par ce drame mais aussi par les commentaires de mon entourage sur l’affaire qui jugeaient le tueur sans même rien savoir sur lui ou sur les circonstances qui avaient pu le mener à une telle extrémité (certains de ces jugements à l’emporte-pièce figurent dans le livre). J’ai donc décidé de revisiter les six mois qui ont précédé cette tragédie, de me mettre dans la peau de ce garçon, et d’essayer de comprendre ses motivations.
Je n’ai pas cherché à en savoir plus sur le fait divers, à me documenter sur les faits. Je suis partie directement de l’information brute pour inventer tout le reste. J’ai commencé par écrire le passage de la tuerie, qui est en fait la fin du livre, puis j’ai écrit le reste de l’histoire par morceaux, comme je le fais toujours, pour finir par raccrocher les wagons.


Passer du monde de la fantasy au monde réel ne vous a pas été difficile ?

Non, je passe d’un univers à l’autre à chacun de mes textes. J’aime changer de style, d’écriture. J’ai écrit Le faire ou mourir en trois semaines.
Et cette fois-ci, il s’est passé quelque chose quand j’écrivais : c’est le personnage qui s’est écrit, plus que moi je ne l’ai écrit. En fantasy, j’emmène les personnages là où je veux qu’ils aillent, je suis démiurge. Mais avec Dam, pas du tout. Je l’emmenais dans une direction et il ne réagissait pas du tout comme je l’avais prévu, ni comme je l’entendais.
Ça a été quelque chose de très impulsif, de très intense, qui est sorti de moi. De très éprouvant, aussi. Le texte était tendu jusque sa fin, les moments de frustration alternaient avec les moments de bien-être jusqu’à l’issue finale.


Cette fin, on peut l’interpréter de deux façons : soit le carnage n’a été que le fruit de l’imagination de Dam, soit il a réellement eu lieu et Dam, au moment de mourir, imagine ce qu’aurait été sa vie s’il n’était pas passé à l’acte. Était-ce intentionnel ? Ai-je raison de penser que vous ne vous êtes pas résolue à clore votre roman sur une note aussi noire ?

Une fois terminé, j’ai rangé le texte avec les autres, pour passer à autre chose. Mais pendant quinze jours, ça n’a pas arrêté de m’obséder. Quelque chose me dérangeait. Plus j’y pensais, plus je me disais que ce n’était pas possible que l’histoire finisse comme ça. Une nuit, n’en pouvant plus, je me suis relevée et j’ai écrit la suite.
Aujourd’hui, il m’est impossible de choisir entre les deux fins, de dire laquelle est la plus légitime. Pour moi, l’une sans l’autre n’a pas de sens.


Pourquoi avoir choisi de parler de la scarification ?

C’est le fait divers tel que je l’ai fantasmé, il n’y avait rien de tout ça dans la réalité. La scarification est un thème que je ne connaissais pas, sur lequel il a fallu que je me documente pour être sûre de ne pas raconter de bêtises. Cela m’a semblé correspondre à ce que je voulais représenter, ce malaise intérieur qui ne peut être exprimé, ce soulagement qu’on ne ressent que par le sang qui s’échappe du corps.
Dam se retrouve seul avec son mal-être. Personne, à l’école ou chez lui à la maison, ne fait attention à lui, s’intéresse de savoir s’il va bien. Et en même temps, lui ne demande pas d’aide. Alors oui, on pourrait critiquer l’attitude de la famille. Mais finalement, combien y en a-t-il des familles comme celle-là, où chacun vit l’un près de l’autre sans réellement communiquer ? Et à la fois, je ne voulais pas tomber dans le travers de la condamnation facile, dire « c’est de la faute à l’école, aux parents », même si on ne peut nier que le père est très toxique pour l’ado.
Il ne s’agissait pas pour moi de donner des excuses à Dam mais d’essayer de le comprendre, de lui trouver des circonstances atténuantes et de les exposer. Je ne cherche pas à défendre des idées, mais à ouvrir des portes grâce à l’écriture, d’amener le lecteur à se poser des questions sans lui apporter de réponse.


Dam n’est pas homosexuel, il est amoureux d’un garçon. La nuance est fondamentale. Pourquoi avoir choisi de parler d’homosexualité ainsi ? Et pourquoi avoir parlé d’homosexualité tout court ?

Comme vous avez pu le constater à la lecture des citations placées en exergue du roman, je suis fan du groupe Indochine. Au départ, le gothique n’est pas du tout dans ma culture, ni dans mon éducation. Les textes de Nicola Sirkis m’ont touchée et depuis je suis une fan inconditionnelle. En fait, j’ai découvert Indochine très tard, en 2009, avec Alice et June.
Pour les textes de cet album, Nicola s’est inspiré du suicide de Clémence et Noémie, deux amies qui ont sauté ensemble d’une falaise près de Calais. C’est un album noir, centré autour de cette forte amitié, cet amour presque, entre ces deux adolescentes.
Cela correspondait exactement à la tonalité que je voulais donner à mon roman. Dam ne tombe pas amoureux d’un garçon. Il tombe amoureux de la première personne qui s’intéresse vraiment à lui et qui prend soin de lui. Il s’avère que c’est Samy.


Le gang des skateurs excepté, les jeunes lycéen(ne)s sont très tolérants et se montrent bienveillants envers Dam et Samy. Je n’ai pas le sentiment que le quotidien des jeunes homos soit si rose au lycée ?

Peut-être. J’ai demandé depuis à mon frère comment ça se passait dans son lycée et d’après ce qu’il m’a dit, il semble effectivement que les élèves soient beaucoup moins tolérants.


Si l’acceptation des différences, le mal-être adolescent, les difficultés à communiquer avec les adultes sont des thèmes volontiers traités en littérature jeunesse d’autres, plus graves, abordés dans votre roman le sont rarement. À l’origine, destiniez-vous ce roman spécifiquement à un jeune public ?

À dire vrai, je ne me suis même jamais posé la question. Le Rouergue non plus, apparemment. Je suis heureuse que Le faire ou mourir soit édité chez eux, car ils sont moins frileux sur les thèmes qu’on peut traiter en littérature jeunesse D’ailleurs, quand il a été question de publier le manuscrit, il n’y a eu aucune retouche, à part deux-trois mots, ici ou là.
Depuis la sortie du livre, j’ai participé à quelques rencontres scolaires et j’ai été très surprise que certains élèves aient été choqués par tout ce qui touche au sang. Quand on voit l’engouement pour des séries style Twilight ou certains jeux vidéo…
Évidemment, la scène finale les interpelle aussi. Des élèves m’ont dit que ce n’était pas crédible, que ça ne pouvait se passer comme ça. C’est assez amusant car dans le livre, c’est la seule partie qui soit directement tirée de la réalité du fait-divers.


Quelles étaient vos réticences avant que vous ne vous décidiez de l’envoyer à un éditeur ?

C’est mon amie Ophélie, qui comme moi est fan d’Indochine, qui m’a poussée à envoyer mon texte à des éditeurs. Franchement, je n’y croyais pas. J’avais de grands doutes sur la qualité du texte, je trouvais le style simpliste et pas assez bon pour être publié.
Mais comme Ophélie n’arrêtait pas de me relancer à ce sujet, j’ai fini par céder. J’ai pris la liste des éditeurs en commençant par la fin. J’ai sélectionné trois maisons en me disant que si ça ne marchait pas avec l’une des trois, ça ne marcherait pas mieux si j’envoyais le manuscrit à un plus grand nombre. Mais au moins, j’aurais fait la démarche de le proposer et Ophélie ne pourrait plus me tanner avec ça !
Je n’y croyais tellement pas que je n’ai même pas joint de numéro de téléphone ou d’adresse e-mail au manuscrit. Seulement mon adresse postale au dos de l’enveloppe. Quinze jours plus tard, je recevais une lettre de Sylvie Gracia me disant qu’elle avait été très emballée et me demandant de la contacter au plus vite.


Qu’est-ce que la publication de ce roman a changé dans votre vie personnelle et professionnelle ?

À part une pression monstrueuse, pas grand-chose ! Je dirais qu’aujourd’hui l’écriture ne m’occupe pas plus qu’avant mais différemment. Quand j’écris, j’ai toujours un peu une arrière-pensée. Je n’ai pas envie d’être cantonnée « auteur jeunesse », spécialiste de l’adolescence. Si la publication de Le faire ou mourir m’a donné un peu plus confiance en moi, j’ai aussi peur de ne pas être capable de faire mieux, de ne plus être dans la spontanéité, l’impulsion.
D’un point de vue personnel, j’avais peur des réactions de ma famille vis-à-vis de ce livre. Je viens d’une famille très traditionnelle, j’ai suivi ma scolarité dans un établissement catholique… Mais, mes parents l’ont aimé et sont fiers de moi. En revanche, ils ont dû gérer les réactions hostiles de certaines de leurs relations.
De manière générale, le roman est bien accueilli. Je suis très contente de la façon dont fonctionne le bouche-à-oreille. Pour le moment, j’ai surtout des retours d’adultes qui l’ont lu et le recommandent ensuite à leurs enfants, à leurs élèves… ça fait boule de neige. Les avis d’ados devraient arriver un peu plus tard. On m’a dit qu’il ne fallait pas, mais je regarde ce qu’on dit du roman sur Internet, je guette les critiques négatives. J’ai de la chance, jusqu’à présent, je ne suis encore tombée sur aucune.


La musique semble tenir une place importante dans votre vie. Pouvez-vous nous parler de vos rapports à la musique, de vos goûts en la matière ?

J’ai évoqué tout à l’heure Indochine mais je dois avouer que je ne suis pas très calée, question musique. Chez mes parents, il n’y avait pas de radio alors j’ai dû faire mon éducation musicale par moi-même, bien plus tard.
En général, j’ai une préférence pour les artistes français -l’anglais ne me parle pas vraiment- et pour les chansons à textes car ce sont les textes qui me touchent avant tout, avant la musique. Mais j’écoute aussi bien Renan Luce, que Shaka Ponk ou Agnes Obel.


Quels sont les auteurs qui vous sont chers ?

C’est une question que l’on me pose souvent depuis que je vais dans les salons du livre. J’ai honte de le dire, mais je lis peu et au compte-goutte. Je considère le livre comme un piège. Quand je suis absorbée dans un livre, je n’ai plus assez de temps ensuite pour écrire ou faire autre chose.
J’aime beaucoup la poésie. Je redécouvre aujourd’hui des classiques comme Verlaine ou Baudelaire dont j’avais gardé un mauvais souvenir d’école. Je suis en train de lire un recueil de poèmes de Valérie Rouzeau qui est un auteur que j’aime énormément.


Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ?

Actuellement, j’ai un manuscrit à l’étude chez le directeur littéraire d’Actes Sud qui pourrait éventuellement paraître, s’il est accepté, au Rouergue, dans la collection La Brune. Il y est question de personnages qui entretiennent une relation ambiguë, très forte. Une sorte de huis clos intime placé sous le signe du syndrome de Stockholm.
Sinon, je reprends l’écriture de ma trilogie fantasy de temps en temps, entre deux productions. Mais j’ai un peu de mal à m’y remettre. Aujourd’hui, avec le recul, je m’aperçois qu’on trouve dans le tome 1 les prémices des deux personnages de Le faire ou mourir. Sous des formes très différentes, bien sûr, mais il y a certaines similitudes troublantes.
En ce moment, une histoire me trotte dans la tête, une histoire d’amour entre un frère et une sœur. On va dire que c’est encore un thème sombre, pas loin du tabou. Je pense que c’est pour moi une façon de casser les chaînes de mon éducation.
J’ai déjà fait plusieurs essais, mais je n’arrive pas à écrire cette histoire d’une façon qui me convienne. Je vais laisser décanter un peu tout ça et y revenir plus tard. Ce qui me freine, c’est tout ce qu’il y a autour de mes deux personnages, je me sens trop contrainte. J’ai toujours du mal avec le décor, l’époque…, ça demande de faire des recherches, d’être documentée et ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ça vient interférer avec mes personnages. J’aimerais qu’il n’y ait rien d’autre que mes personnages, leurs questionnements et leurs relations.


Savez-vous ce que sont devenus Dam et Samy ? Envisagez-vous d’y revenir un jour ou les avez-vous laissés définitivement là où ils sont ?

Ces personnages m’ont vampirisée. J’ai eu du mal à les lâcher et en même temps, ça a été une délivrance de les laisser, une fois le texte terminé.
Ce que je sais, c’est que Dam et Samy vivent ensemble, que Dam est dessinateur de BD. Je n’arrive pas à les séparer l’un de l’autre, ils sont tellement complémentaires. Mais je ne pense pas qu’un jour j’écrive une « suite » sur leur vie d’adultes.

C'est la faute à Hugo TREMBLAY, Michel - La grande mêlée

HUGO_WALERY

Victor Hugo, par le Comte Stanislas Ostorog dit Walery, vers 1875





« T’aimes ça, toé, quand y est comme ça, hein ? » « C’est des affaires qu’on n’entend pas ailleurs qu’ici, moman… » « Heureusement ! Si y fallait que toutes les femmes soyent pognées avec un agrès comme le mien… » « Y fait pas de mal à personne, y récite des poèmes… » « Y pourrait les réciter à des heures plus normales. D’abord qu’y tombera pas dans La fête chez Thérèse ! Ca dure dix minutes pis c’est plate pour crever la bouche ouverte. J’peux ben y décrire un party, moé aussi, pis prétendre que c’est de la poésie ! La fête chez Thérèse ! Pourquoi pas La fête ratée de Victoire, tant qu’à y être ! » « C’en est de la poésie, moman… » « Je le sais ! Aie pas peur, j’me prends pas pour Victor Hugo. Y en a assez d’un dans’ maison » « Des fois j’me dis que chus chanceux. Y’a personne d’autre à mon école qui sait qui c’est Victor Hugo. Y rient de moi, mais ça fait rien ! » « T’es ben le garçon de ton père ! Comme si ça pouvait t’apporter quequ’chose dans’ vie ! En tout cas, si jamais tu t’intéresses encore à la poésie en grandissant, évite la boisson, cher tit’gars… » Elle lui remonte le drap jusqu’au menton. « Ferme ta lumière, là. Tu vas entendre la poésie aussi ben la lumière fermée. Peut-être même mieux. » « Bonne nuit, moman. « « Bonne nuit, cher tit’gars. Rêve pas que t’es Victor Hugo, ça va te donner de mauvaises idées pour ton avenir… »

(p. 209-210)

La grande mêlée, de Michel Tremblay
Actes Sud (2012) - 280 pages

I am a human. I need to be loved. Just like anybody else does* MARGUIER, Claire-Lise - Le faire ou mourir

marguier-le-faire-mourir Depuis qu’il a changé de lycée, Damien, alias Dam, s’arrange pour ne pas attirer l’attention sur lui.
En cours, il se contente d’en faire juste assez pour ne pas flinguer son année. Pas question de faire étalage de ses capacités.
Ça ne l’empêche pas d’être la cible favorite du clan des skateurs, qui prennent un malin plaisir à le tabasser. Pas assez baraqué pour inspirer le respect, (trop) sensible et pas assez sûr de lui pour s’imposer, il est une proie facile.

Chez lui, où son hypersensibilité est un sujet de raillerie récurrent pendant les repas de famille, la situation n’est guère plus glorieuse.
Son père, macho borné, qui désespère de faire un homme de son fils, l’accable d’incessants sarcasmes et vexations.
Dam ne peut pas compter sur le soutien de sa mère ; silencieuse et effacée, celle-ci ne lui témoigne pas plus d’attention que s’il était transparent.
L’un et l’autre ne voient que par leur fille aînée qui ne se prive pas pour abuser de ses privilèges et rabaisser son frère en toute occasion.

Son mal-être, ses frustrations, sa souffrance, sa colère, Dam les garde pour lui. Il les étouffe et les enfouit tout au fond. Là où ça bouillonne tellement qu’il n’est jamais loin de l’explosion.
« Il y a le ciel au dessus de moi, mais je ne le vois pas. Moi j’ai toujours vu que ce qui est sombre, ce qui est noir et effrayant, les monstres sous le lit, les fantômes dans le placard, la mort à l’angle de la rue. »

Quand la pression devient insupportable, il actionne sa soupape de sécurité : il s’entaille l’intérieur des cuisses. Le sang qui s’écoule de ses blessures le fait se sentir vivant, et lui procure un soulagement temporaire en charriant avec lui le trop-plein d’émotions qui l’oppresse.
Bien évidemment, chez lui ou au lycée, personne n’a rien remarqué de ces mutilations qu’il s’inflige.



Un jour que les Skateurs lui tombent dessus une fois de plus, Dam est secouru par Samy.
Vêtu de noir, les yeux fardés de khôl, arborant maints piercings, Samy est un Gothique bien dans sa peau, qui s’assume sans crainte ni honte, Avec ses amis, il forme un groupe de garçons et de filles soudés et attentifs les uns aux autres.
Dam est immédiatement adopté par cette nouvelle famille où on s’intéresse à lui, on l’accepte tel qu’il est, sans lui poser de question ni rien exiger de lui. Tout le contraire de ce qu’il connaît chez lui.
Bientôt, il adopte à son tour le look de ses nouveaux amis avec qui il passe l’essentiel de son temps libre. Ils sont son sas de décompression et deviennent rapidement indispensables à son équilibre. Samy, surtout.

Samy et Dam. Le jour et la nuit. Le premier est aussi lumineux que le second est sombre, autant à l’aise dans ses baskets que l’autre est angoissé. Entre eux s’installe une solide amitié.
À la maison, rien ne va plus, la tension est à son comble : le père de Dam ne tolère pas que son autorité soit remise en question. Pour lui, la pilule est difficile à avaler. Non seulement, il n’accepte pas le nouveau look de son fils, mais il supporte encore moins sa relation ambiguë avec Samy. Les railleries, les punitions, les interdictions de sortie pleuvent sur Dam, empêché de revoir cette « pédale satanique » supposée avoir une mauvaise influence sur lui.

Les deux garçons réussissent tout de même à partager quelques rares moments dès qu’ils en ont l’occasion. En compagnie de Samy, Dam se sent en sécurité. Il apprend à faire confiance, gagne en assurance et commence doucement à se livrer. Jusqu’à tomber amoureux. Lui qui jusque-là n’est sorti qu’avec des filles.
« Je crois que j’ai commencé à trembler quand il a approché ses lèvres des miennes. Samy, j’ai dit, et je me suis dégagé, tout doucement pour pas le blesser. Je me suis assis sur le lit et Samy m’a suivi. Quoi ? il a demandé en s’asseyant à côté de moi. Il a passé un bras autour de ma taille. Moi je regardais par terre. Je l’aimais bien Samy, non, je l’aimais beaucoup, mais ce qu’il allait faire ça m’a foutu la trouille. Je suis pas homo, j’ai dit pour m’expliquer. Tant mieux, il a dit, moi non plus. Mais j’ai très envie de t’embrasser quand même. »
Le jour de ses seize ans, Dam prend une décision : il doit choisir entre l’amour ou l’anéantissement, l’accalmie ou le cataclysme. Le faire ou mourir.



Dire que ce roman m’a bouleversé serait un doux euphémisme, tant il est criant de vérité. Pire, il a rouvert chez moi des cicatrices que je pensais à jamais refermées, me laissant la gorge nouée et les yeux humides.
Le faire ou mourir est un livre qui fait mal parce qu’il traite de thèmes graves et sombres, mais pas seulement. Par son extrême justesse de ton, sans mélo ni pathos exagéré, il rend la souffrance de Dam tangible… et d’autant plus dérangeante.
La narration à la première personne fait du lecteur le confident de Dam, celui à qui il livre ses secrets les plus intimes, en un flot quasi-ininterrompu. Car le texte de Le faire ou mourir déroule ses paragraphes sans pause, sans chapitre, pas même d’alinéas. Le récit est tendu, le malaise palpable, oppressant en dépit des quelques instants de trêve où se détache la présence solaire de Samy.

On aurait bien tort de résumer Le faire ou mourir à l’histoire d’un jeune gothique homosexuel mal dans sa peau et adepte de scarification. Non seulement ce serait inexact, mais profondément injuste et réducteur.
Ce premier roman de Claire-Lise Marguier nous parle de différences et d’apparences, de confiance en soi, de la difficulté à s’accepter sans se soucier du regard des autres, de quête d’amour.
Il y est aussi question de relations familiales. De familles basées sur la confiance et le respect mutuel. D’autres, minées par le manque de communication, où les parents aiment, mais mal, et agissent obtusément en pensant faire au mieux pour leurs enfants.

C’est violent, c’est poignant. Tout y est juste et traité avec finesse.
Ouvrir Le faire ou mourir, c’est dégoupiller un concentré d’émotions qui vous explosera en plein cœur.

(*) How soon is now – The Smiths / Morrissey



Ce qu’ils en ont pensé :

Clara : « Croyez-moi, on sort complètement sonné de cette lecture ! »

Clarabel : « C’est un roman étonnant, bluffant et à recommander pour tout ce qu’il provoque et donne envie de ressentir ou partager (…) C’est un livre qui fait résonner en nous de vives émotions, c’est franchement réussi. »

Guillome : « Un roman fort, d’une grande sensibilité qui fera sans aucun doute écho chez les adolescents d’aujourd’hui. Claire-Lise Marguier décortique admirablement les sentiments douloureux et extrême de l’adolescence sans tomber dans la facilité. »

Jérôme : « Un texte très fort. Très dur à la fin quand le manque d’attention de la famille de Dam peut le conduire à la violence extrême. »

Laure : « Pour un premier roman, c’est un coup de maître : tout y est maîtrisé, effroyable et sensible, et indéniablement marquant. »

Stéphie : « Personnellement, ce roman m’a beaucoup donné à réfléchir. Voilà déjà plusieurs jours que je l’ai terminé et je sens qu’il va encore longtemps résonner en moi. Une histoire bouleversante servie par une plume puissante. »

Théoma : « À lire en apnée. Un indispensable. »

Et aussi sur Babelio

Le faire ou mourir, de Claire-Lise Marguier
Le Rouergue / Collection DoAdo (2011) - 102 pages

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