In Cold Blog

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

L’homme qui aimait trop les femmes -

Gallienne-Guillaume-table Suite au passage de Guillaume Gallienne à La grande librairie en juin dernier, où sa lecture de Proust m’avait scotché, certains d’entre vous avaient eu pitié de mon inculture et m’avaient signalé l’existence de son émission sur France Inter.
Abonné depuis aux podcasts, plus question pour moi désormais de rater un seul épisode de Ça peut pas faire de mal (je bénis même cette période de vacances où sont rediffusées des émissions antérieures à mon abonnement, même si ces derniers temps, il semble y avoir des ratés).

Alors quand j’ai vu que Guillaume Gallienne reprenait sa pièce Les garçons et Guillaume à table !, à l’Athénée, je me suis précipité pour réserver des places. Et bien entendu, le reste de la capitale étant bien plus avisé que moi, il n’en restait plus une seule de disponible…
Peu tenté par l’option « Se présenter une heure avant le spectacle en comptant sur l’étourderie d’un spectateur », et en attendant la sortie éventuelle en DVD d’une captation du spectacle, il ne me restait plus qu’une option : me précipiter sur le texte.


Dans ce texte à haute teneur autobiographique, suite (cohérente) de sketches, Guillaume Galienne revient sur le « drame » de sa vie : sa relation ambiguë avec sa mère, cette mère qu’il aime follement et qui se comporte avec lui si différemment qu’avec ses deux frères qu’il s’imagine qu’il est une fille !
« D’ailleurs, je ressemble tellement à ma mère, et je parle tellement comme elle, que quand je suis invité à l’anniversaire d’un autre élève de ma classe, je passe toute l’après-midi à prendre le thé avec sa maman et ses copines. »

Alors, comme toutes les petites filles de son âge, le petit Guillaume se rêve tout naturellement princesse :
« L’autre soir, j’étais en train de jouer à Sissi et sa belle-mère, l’archiduchesse Sophie… C’est marrant, il y a des enfants pour qui Sophie c’est une girafe en plastique, pour moi ça a toujours été l’archiduchesse dans Sissi ! Elle est sublime l’archiduchesse, elle est à cheval sur l’étiquette… Bon, elle est un peu sévère, un peu dure parfois, mais tellement élégante, et elle a un tel sens du devoir…c’est difficile pour elle aussi. Enfin bref, j’étais dans l’antichambre de Sissi, en pleine audience privée :
- Mon enfant, il faut que je te parle. Approche que je t’examine ! Je te trouve une très mauvaise mine, tu es pâle, tu es verte ! Tu devrais prendre l’air, faire du cheval !
- Ma mère, je veux quitter Vienne et la cour, je ne supporte plus le poids de l’étiquette, je n’y trouve pas l’amour et la tendresse dont j’ai besoin !
- Cesse de t’apitoyer sur toi-même. Tu es impératrice d’Autriche, il est bien question de tendresse. Je n’aime pas ta façon de parler, quel langage !
- Mais ma mère…
- Ne m’interromps pas quand je parle ! La cour d’Autriche suit une étiquette très stricte qui nous vient d’Espagne, c’est le cérémonial de Charles Quint, nul ne peut s’y soustraire…
Et là, mon père est entré dans ma chambre sans frapper, alors du coup je lui ai sauté au cou en disant :
- Oh mon Papilly, emmène-moi dans la forêt !
Il a fait un de ces têtes !!! »

De l’enfance à l’adolescence, les malentendus de ce genre se multiplient. Si Guillaume danse admirablement bien la sévillane, il la danse comme le lui a appris son amie Paqui lors de son séjour linguistique en Espagne : comme une femme ! Ce qui lui vaut bien des railleries de la part des ibères hilares.

Plus tard, il sera souvent en décalage par rapport à ses camarades de classe en raison, par exemple, de son rapport, disons difficile, avec le sport :
« Ah, et puis le sport… j’ai essayé… non, vraiment. Bon, déjà en Angleterre, ils ont voulu me faire jouer au rugby…
La première fois qu’un mec m’a plaqué au sol, je suis tombé dans les pommes. Terminé le rugby.
Alors du coup j’ai tenté la natation. Le premier jour, je sors de l’eau violet, les lèvres bleues, en slip de bain, et là, je tombe sur un connard que je n’avais pas vu depuis des siècles et qui du haut de son mètre quatre-vingt-dix me tape sur l’épaule, tout ce que j’aime, et me dit :
- Guillaume ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?
- Je… je fais de la natation.
- Mais je ne savais pas que tu nageais ?
- Ben si, je nage… enfin comme tout le monde quoi.
- Et tu fais de la muscu aussi ?
- Euh… non.
- Tu devrais, c’est bon pour la natation.
Et là, je m’entends lui répondre cette phrase de teckel :
- Non, mais je ne peux pas, j’ai des problèmes de dos.
Tu parles… j’ai jamais eu de problèmes de dos… c’est seulement que je n’avais pas les couilles de lui dire, à ce connard, que je préfèrerais crever la bouche ouverte que de faire de la muscu…
C’est comme le foot… quelle angoisse ! Commencer à jouer au foot à 17 ans ! Les mecs, ils savent dribbler à l’âge de 4 ans. En plus, à 17 ans, il n’y a pas une équipe qui vous prend. Non, et puis moi en train de jouer au foot… je vous laisse cinq secondes pour visualiser la scène…
Voilà ! C’est ridicule ! »

Guillaume trace son chemin sous le regard de ses proches, de ses amis qui, tous, donneraient leur tête à couper qu’il est homo.
« Mes tantes ! Oh ouais, elles sont géniales mes tantes. Elles sont hyper féminines. Il y en a une qui est sublime ! Un peu ivre morte du matin au soir mais sublime. Elle vit à Los Angeles. Un jour elle m’a dit : « Les mecs, c’est très simple ! Au début, tu leur donnes beaucoup, mais vraiment beaucoup, et quand ils s’attachent, tu serres, tu ne donnes plus rien, et là tu les tiens par les couilles ! » Elle n’arrête pas de parler de la Gay Pride en Californie et dit toujours qu’ils sont soit antiquaires soit fleuristes.
- Et toi, Guillaume, que veux-tu faire plus tard ?
- Euh, je ne sais pas, journaliste !
- Ah, tu ne veux pas être antiquaire ?
- Non. »

Il semblerait que les choses ne soient claires que pour Guillaume. Et encore…
« Mais je ne suis pas homo, puisque je suis ta fille qui est attirée par un garçon. C’est on ne peut plus hétéro, ça ! Une fille qui est attirée par un garçon, c’est pas des « il y en a plein qui » ! Je t’en donnerais moi des « il y en a plein qui ». « Il y en a plein qui » ! Non mais je rêve !
Mais alors ça veut dire que si je ne suis pas une fille, haaaannn !… ça veut dire que je sui un garçon ? Haaaaaaaannn !… et que si je suis un garçon, ça veut dire que je vais devoir faire mon service militaire… ?
Ah non ! C’est pas possible ! »

Puis, un jour, Guillaume tombe amoureux… d’Amandine, et les choses rentrent d’elles-mêmes dans l’ordre. Enfin presque !
« Maman, j’ai deux choses à t’annoncer. La première c’est que j’ai décidé d’écrire un spectacle sur un garçon qui doit assumer son hétérosexualité dans une famille qui a décrété qu’il était homosexuel.
(…) la deuxième chose que je voulais t’annoncer, c’est qu’Amandine et moi avons décidé de nous marier.
- Avec qui ? »



Qu’on le veuille ou non, le regard de ceux qu’on aime et l’image qu’ils nous renvoient de nous influe sur notre comportement.
Dès son plus jeune âge, Guillaume Gallienne « s’est vu étiqueté d’une sexualité avant de la découvrir » et a eu à cœur de se conformer à l’image qu’avait de lui cette mère qu’il admire tant. Au fond, cela les arrangeait tous les deux : « elle pour avoir une fille, et (lui) pour (se) différencier de (ses) frères… pour (se) distinguer ! »
A partir de cette méprise qui aurait pu virer en véritable drame intime, Guillaume Gallienne a composé un texte jouissivement drôle. Habilement croqués, les différents personnages prennent vie en quelques mots. Avec un sens irrésistible de la dérision, il fait rire de situations émotionnellement difficiles, parfois même tragiques, sans jamais se départir d’une pudeur et d’une élégance… folles !

Seul point négatif : plutôt que de me consoler d’avoir raté les dernières représentations de son spectacle, ma lecture m’a fait regretter deux fois plus mon inconséquence.
Dis Monsieur Gallienne, tu le reprendras bientôt à Paris ton spectacle ?


Une bande-annonce / concentré du spectacle est en ligne ici.
Et parce que cette chanson m’a trotté dans la tête tout le temps de ma lecture, voici un lien pour écouter For today I’m a boy, d’Antony & the Johnsons.



Elles ont également lu Les garçons et Guillaume à table ! :

Lætitia, qui fait partie des chanceux qui ont vu le spectacle : « J’ai adoré le spectacle, j’avais hâte de pouvoir étudier le texte de plus près (…). J’ai eu plaisir à retrouver certains passages mais l’ensemble m’est apparu bien plus plat que lors de la représentation. Une preuve supplémentaire que l’interprétation peut vraiment sublimer le propos (néanmoins très intéressant hein, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !). »

Lily qui, comme moi, s’est consolée d’avoir raté le coche : « Les femmes occupent une place de choix et pour cause, Guillaume n’a cessé de les étudier depuis l’enfance, pour les imiter, être au plus proche d’elles… (…) Scènes clefs, donc du début d’une existence pas spécialement évidente, mais tellement bien revisitées, revues, à des années de distance, qu’elles peuvent à présent être drôles, tordantes… »


Les garçons et Guillaume à table !, de Guillaume Gallienne
Les Solitaires Intempestifs / Collection Du désavantage du vent (2009) - 64 pages

La maison du lac -

trembaly-traversee-sentiments Après La traversée du continent et La traversée de la ville, retour en compagnie des sœurs Desrosiers dans ce troisième volume de la Diaspora des Desrosiers : La traversée des sentiments.

Éreintées par leur travail, les trois sœurs décident de s’accorder une semaine de vacances à la campagne, loin de Montréal. Un vrai luxe pour ces femmes de condition modeste : Tititte est vendeuse de gants, Teena, vendeuse de chaussures et Maria est serveuse de nuit au Paradise.
Pas question donc d’y sacrifier beaucoup d’argent : elles iront à Duhamel, petit village des Laurentides, coincé entre lac et montagnes. Teena y a une maison où logent sa cousine Rose et son mari Simon, auxquels elle a confié son jeune fils, Ernest, petit garçon de sept ans qu’elle ne voit que deux fois l’an et qu’elle connaît à peine.

Rhéauna (dite Nana), fille de Maria, se réjouit à l’idée de ces vacances. Mais elle déchante vite quand sa mère lui apprend qu’elle compte les confier, elle et son petit frère Théo, à la garde de leur voisine.
La jeune Nana aura beau faire des pieds et des mains pour convaincre sa mère, s’engager à s’occuper sans relâche de Théo, promettre qu’ils sauront se faire oublier, Maria n’en démord pas : elle a besoin de faire un break, de pouvoir décompresser sans ses enfants.

Par un heureux concours de circonstances, Nana et Théo seront finalement du voyage.
Lors de cette pause enchantée, dans ce coin de nature qui se rapproche au plus près d’un paradis perdu, adultes et enfants passeront une poignée de jours inoubliables.



J’avais dit à l’époque comment La traversée de la ville m’avait plus enthousiasmé encore que La traversée du continent, qui pourtant m’avait totalement emballé. C’est donc tout naturellement qu’en ouvrant le troisième volet de cette saga de Michel Tremblay, j’escomptais bien éprouver un plaisir plus grand encore qu’à la lecture des deux premiers.

Voilà deux ans maintenant que Nana a retrouvé sa mère à Montréal. Toute seule, elle a traversé tout le Canada, depuis la campagne où elle vivait chez ses grands-parents avec ses sœurs, pour venir s’occuper de son frère nouveau-né, Théo.
Après un temps d’adaptation (et une tentative de fugue pour retrouver ses grands-parents), la fillette s’est adaptée à son nouveau rythme de vie. Elle a appris à décoder les comportements qui trahissent les humeurs de sa mère. Une sorte de routine s’est installée entre elles deux ; elles se sont apprivoisées. Chaque soir, dès que Maria part pour le Paradise, Rhéauna veille comme une petite maman sur son petit frère.
Finie donc l’agitation des premiers jours de l’arrivée de Nana, les bouleversements que cela impliquait dans sa vie et celle de sa mère, le tourbillon de nouveautés que la fillette a découvert en passant de la campagne à la ville. En cet été 1915, le temps est à l’apaisement.
Tellement, que dans les premiers temps, j’ai été un peu déçu. Et ce n‘est pas la petite semaine de repos de Maria à la campagne qui allait m’apporter le petit coup de peps que j’appelais de tous mes vœux.

Je ne pouvais pas plus me tromper ! Aussitôt qu’au terme d’une petite expédition, les femmes débarquent, avec enfants et bagages, chez Rose et Simon, tout s’illumine.
Certes, je n’ai pas été emporté, comme dans les deux premiers opus, dans une tornade de sentiments qui m’ont fait passer du sourire aux larmes. Non, cette fois-ci, j’ai été submergé par une lame de fond. Les émotions sont remontées lentement des profondeurs, presque traitreusement, pour, une fois libérées en surface, tout balayer sur leur passage.
Dans La traversée des sentiments (j’aurais dû être plus attentif, tout est dans le titre), on n’est plus dans l’exubérance, dans la fougue. On est dans l’intime, la confession, le bilan personnel. En arrivant à Duhamel, les trois sœurs Desrosiers ont juste envie de se poser, de prendre un peu de bon temps, de se retrouver entre filles et décompresser de leur quotidien pas rose tous les jours.
Le « retour à la nature » invite à la réflexion, au retour sur soi. Durant ces quelques jours à la campagne, avec leur cousine Rose, elles vont se faire des confidences, se raconter leur vie de femmes, se chamailler, se mettre en boîte.

Témoin discret, Nana va tout épier, tout écouter, tout engranger, sentant confusément qu’il y a dans tous ces échanges matière à nourrir les livres qu’elle veut écrire plus tard, quand elle sera grande.


Dans ce roman de femmes, une seule figure masculine se détache. Et quelle figure : Simon, le mari de Rose, descendant d’indien Cree, homme des bois au sex appeal indéniable et amant hors pair :
« J’veux vous en parler parce que je sais que tout le monde jase sur mon compte, dans la famille, depuis que j’ai choisi Simon plutôt que l’insignifiant maître d’école que mes parents auraient voulu que je marie , à Sainte-Maria-de-Saskatchewan, y a vingt ans. On a été obligés de se sauver comme des voleurs parce que parsonne, parsonne, n’aurait accepté d’admettre qu’on pouvait être heureux, Simon pis moé, dans notre pauvreté pis notre misère ! Oui, ça fait déjà vingt ans que j’ai marié Simon, vous étirez encore des jeunes filles dans ce temps-là, vous perdiez votre grande cousine, pis peut-être que vous compreniez pas, que vous me jugiez, vous autres aussi, mais laissez-moé vous dire que je l’ai pas regretté un seul jour, un seul instant ! Parce que y a pas une femme dans Sainte-Maria-de-Saskatchewan, entendez-vous, y a pas une femme icitte, à Duhamel, où on a été obligés de venir se cacher, y a pas une femme dans la Gatineau au grand complet depuis vingt ans qui a été comblée aussi que moé par son mari ! Pas une ! Pis y faut que ça se sache ! Que le prix à payer était pas aussi cher qu’on peut le penser parce que… parce que… Si vous saviez… si vous aviez ce que c’t’homme-là est capable de faire à une femme… Sa façon de caresser, sa façon d’embrasser, sa peau, ses cheveux, son poil, son odeur… Son odeur ! Quand y a chaud, y sent le bois, pis quand y a frette, y sent le bois brûlé ! Quand y fait chaud, y me rafraîchit, pis quand y fait frette, y me réchauffe ! Quand y arrive de trapper, y sent la fougère, pis quand y arrive de chasser, y sent l’animal ! Pis quand y a bu, je vois moi aussi pour aller le rejoindre ! Pis les chicanes que vous avez entendues toute la semaine, les reproches qu’on se fait l’un l’autre, les chamaillages, c’est juste un jeu, des étriveries qui mettent un peu d’excitation dans nos journées…Je le sais que vous risquez de pas me croire, que vous allez peut-être choisir de continuer à penser que je faisais pitié, tout ce temps-là, dans ma cabane de bois rond, en tout cas jusqu’à ce que Teena achète la maison de Josaphat-le-Violon pis qu’on vienne s’installer ici-dedans avec le petit Ernest, que j’ai gelé sur mon plancher de bois mal équarri, que j’ai pleuré en me tordant les mains, mais y a rien de ça qui est vrai. Ce qui est vrai, c’est qu’on est pauvres, ça je peux pas vous le cacher, mais j’aime mieux être pauvre et vivre ce que je vis toutes les nuits, toutes les nuits, que de me retrouver riche, en ville, avec parsonne pour me faire ressentir c’que c’t’homme-là me fait ressentir ! »
(…)
« Je prie tous les jours pour que je parte avant lui, comprenez-vous ? Parce que si y fallait qu’y parte avant moé, je pourrais pas le supporter, je m’arrangerais pour aller le rejoindre le plus vite possible. Y est pas trop tard pour vous autres, vous savez, même pour toé, Tititte, qui a commencé tes chaleurs… J’vous souhaite de connaître ça, de crier comme j’ai crié, de demander que ça finisse pus, de pleurer de frustration quand l’homme qui vient de vous honorer se lève pour aller fumer une pipe sur le perron parce que vous auriez voulu que ça continue… Je vous le souhaite vraiment. »

Ce même Simon, tandis qu’il se baigne nu dans le lac en plein orage (scène d’une sensualité torride), sera à l’origine des premiers émois de la jeune Nana, au seuil de l’adolescence.



La traversée des sentiments est une douce parenthèse hors du temps, loin des soucis et de l’agitation.
« Rhéauna voudrait bien sûr que cela ne finisse jamais tout en se doutant que tant de bonheur étiré sur une trop longue période risquerait de devenir ennuyant. Elle a lu quelque part que le bonheur doit se prendre à petites doses et se dit qu’au moins, dans les moments difficiles, quand ils seront de retour à Montréal, elle aura des souvenirs à caresser. »
Tremblay fait mentir Gide et prouve qu’on peut faire de la bonne littérature avec de bons sentiments en nous offrant une ode au bonheur simple, au plaisir de se retrouver, qui fleure bon la forêt (où « ça sent l’arbre de Noël en plein été »), la tarte à la framboise et le rôti de porc et le rôti de veau, qui cuisent ensemble au four toute une journée.

A noter que dans ce roman, Michel Tremblay lance de nouvelles passerelles entre ses œuvres puisqu’on y retrouve des personnages de La grosse femme d’à-côté est enceinte, premier tome des Chroniques du Plateau Mont-Royal : Rose, Violette, Mauve et Florence, les tricoteuses de la rue Fabre, et Josaphat-le-Violon.
Lors de son séjour à Duhamel, Nana reçoit de la part de Simon un recueil de contes, Les contes de Josaphat-le-Violon, annoncé comme le prochain livre de Tremblay. Une sorte d’auto-promo en quelque sorte.



Ce qu’ils en ont pensé :

Arnaud : « La Traversée des sentiments, c’est vrai, est sans doute moins spectaculaire que les deux précédents périples de Nana, mais c’est incontestablement un pivot important de l’ensemble romanesque qui amène tous les personnages sur le Plateau-Mont-Royal à Montréal. Et puis, la force des tourments intérieurs qui agitent chacun ou presque dans cette histoire gagne en vérité ce qu’elle perd en éclat(s). »

Jocelyne : « Ces vacances seront l’occasion de se dire, souvent de façon maladroite, tout l’amour qu’on se porte, et de renouer avec certains personnages qui ont fait nos délices. »

Malice : « Cette lecture a été un régal absolu ! Dès que j’ai commencé ce roman, je ne pouvais plus le lâcher tellement l’écriture est prenante, agréable et les personnages - surtout féminins - diablement bien campés. »

Siap : « La traversée des sentiments, c’est bien sûr la suite des deux autres, mais c’est aussi un auteur qui ferme une boucle drôlement intéressante. Car tout à coup, sans qu’on s’y attende, nous voilà replongé dans une énigme des Chroniques du Plateau, coup de maître si vous voulez mon avis, pour un grand auteur qui sait bien qu’il ne va pas continuer d’écrire éternellement. »

Suzan : « Cet ultime tome de la Diaspora des Desrosiers est une réussite à tous points de vue. J’ai aimé les deux premiers volets mais celui-ci a un petit cachet particulier. Est-ce dû à certaines images, certains moments qui sont venus me chercher plus que d’autres? Peut-être mais ce qui est certain c’est que ce récit me laisse et laissera un excellent souvenir de lecture. À lire vraiment. »

Venise : « Ma déception ne vient pas à proprement parler de l’histoire elle-même. Quand je suis attachée aux personnages, j’apprécie la lenteur d’action et le fait d’entrer dans le pointu des détails des caractères, d’autant plus que Tremblay fait montre d’une habileté incontestable pour le faire. C’est plutôt un certain abus qui m’a fait réfléchir. (…) j’ai eu conscience d’avoir sorti 75 $ de ma poche pour acquérir ces trois romans qui auraient pu facilement en être deux.

La traversée des sentiments, de Michel Tremblay
Actes Sud (2010) - 256 pages

De la lumière (et des miroirs) au bout du tunnel

kren2.jpg

Depuis les années 90, Matej Krén, un des plus grands artistes contemporains slovaques, s’intéresse aux moyens d’élaboration et de transmission de la connaissance.

En collaboration avec le Centre slovaque pour l’information littéraire, il vient de réaliser une nouvelle œuvre pour le MAMbo, le musée d’art moderne de Bologne, en Italie : le scanner, gigantesque tunnel de livres, sièges de la connaissance et symboles de la libre pensée humaine.

A l’intérieur de cette imposante structure construite uniquement à partir de livres, un agencement de miroirs et de lumières colorées complexifie et modifie les perspectives. En bouleversant ainsi les repères spatiaux, Krén déstabilise le public et l’oblige d’envisager différemment sa perception de l’espace.



Plus de photos sur le site du MAMbo de Bologne.
Le site de Matej Krén, où sont présentées d’autres de ses installations mettant les livres en scène.


kren1.jpg
Scanner-by-Matej-Kren-7.jpg
Scanner-11.jpg

Inde... digest(e) -

Shanghvi-flamants-bombayJeune photographe de talent, Karan Seth débarque à Bombay avec l’ambition de révéler l’âme de la ville à travers ses photos. En attendant la gloire, il travaille comme reporter au journal India Chronicle.
A ce titre, il va être amené à fréquenter la jet-set locale et se liera d’amitié avec Samar, pianiste homosexuel extravagant prématurément retiré du circuit, et de son amie, Zaira, star de Bollywood.
Au cours de ses pérégrinations dans Bombay, Karan rencontrera une sculptrice mariée, Rhéa, avec laquelle il va entretenir une liaison.
Un événement dramatique va bouleverser le destin des différents protagonistes.


Un roman indien prenant à bras le corps des thèmes sensibles (la corruption généralisée de la société indienne, la subornation de la justice par les membres les plus influents de cette société, l’homosexualité, le sida, l’adultère, condamnés dans ce pays conservateur…) loin des clichés de l’Inde aux mille couleurs et aux multiples senteurs de curry et d’encens tout droit sortie des bluettes bollywoodiennes, voilà qui avait de quoi me séduire.
Si on ajoute à cela le fait que je suis passé complètement à côté du précédent – et premier – roman de Siddharth Dhanvant Shanghvi, La fille qui marchait sur l’eau (2004), qui a rencontré un succès certain, on comprend mieux pourquoi je n’ai pas hésité une seconde à accepter l’offre de Babelio.


C’est donc dans les meilleures dispositions que j’ai entamé ma lecture.
Mais j’ai eu vite fait de déchanter tant le style est affligeant.
« Leo déplorait que la prose fût à la fois tapageuse et empruntée. « C’est du style atelier d’écriture en surrégime. » Zaira déclara que l’auteur ne faisait qu’exploiter un filon, que cette femme avait réappris l’alphabet dans un cours intensif chez Exotica 101 : A pour « mariage arrangé », B pour « femme battue », C pour « colonisation ». S’excitant tout à coup, Samar fit une grande déclaration à l’emporte-pièce : les romans indiens ne valaient rien. « On les dirait sortis de la quasi-foufoune d’une drag queen autobaptisée Lady Epique. »
Si je m’en tiens à cette citation directement extraite du roman, Les derniers flamants de Bombay est incontestablement un roman indien… et le moins qu’on puisse dire, c’est que Lady Epique n’est pas de première fraîcheur !

Ce qui est incompréhensible avec Les derniers flamants de Bombay, c’est que Shanghvi livre exactement ce qu’il raille page 381. La copie qu’il a rendu à son éditeur est à peine meilleure qu’un exercice de fin de stage en atelier d’écriture et répertorie tous les défauts inhérents au genre.
A grand renfort de synonymes inutiles et redondants et de métaphores pompeuses au lyrisme frisant souvent le ridicule, il tente de donner un peu de consistance à son récit, comme si maquiller outrageusement son texte pouvait suffire à le rendre séduisant. A ce rythme-là, ça ne relève plus du surrégime…

Le roman est écrit dans un style emprunté, maladroit, lourd et fort agaçant.
« Un vendeur de grenades soumettait son organe de l’ouïe à l’un de ces hommes dont la profession est de vous nettoyer les oreilles dans la rue. »
(Son organe de l’ouïe !!!! Ah oui, bien sûr, c’est pour éviter de répéter oreille qui figure à la ligne suivante.)
J’étais tellement effaré par l’écart entre les louanges lancées par la presse à l’auteur et ce que je tenais entre les mains que je me suis demandé si toute la faute n’en revenait pas à la traduction. Un rapide coup d’œil à la version originale m’a prouvé que le traducteur s’en tire même plutôt bien (je n’aurais pas voulu être à sa place !).


Le pompon, c’est cette surenchère de références sexuelles qui semblent être posées là dans le simple but de choquer le lecteur bien pensant ou de faire « moderne » et « libéré ». Le problème c’est que la plupart du temps, leur emploi n’est pas justifié. Elles arrivent donc comme un cheveu sur la soupe, perdant tout l’impact qu’elles auraient pu avoir si elles avaient été utilisées à bon escient.
Pour illustrer mon propos, je vous renvoie vers les billets de Cynthia et Keisha qui ont consciencieusement relevé les exemples les plus flagrants que je me refuse à recopier ici pour ne pas décevoir les recherches G**gle renvoyées trompeusement vers mon blog.

De tout ce fatras, j’ai tout de même sauvé deux citations qui m’ont particulièrement parlé :
« Les gens aiment de manières si étranges qu’il te faudra plus d’une existence pour t’y reconnaître. »

« Malik avait épousé une pilote de Chandigarh aux yeux de biche, qui lui avait donné une fille rondelette et courageuse. Pour un concours de déguisement dans son école, Malik avait voulu que sa fille se déguise en Blanche-Neige. La pauvre gamine, noire comme le mazout, s’était vaillamment saupoudré le visage de farine blanche avant de faire son numéro. Son deuxième prix avait récompensé sa redoutable ténacité, sa totale absence de timidité, sa concentration dévastatrice. Une fois son visage blanchi, elle n’avait plus vu aucune différence entre qui elle était et le personnage qu’elle était censée représenter ; à l’instar de son grand-père, elle pensait qu’on devenait ce qu’on croyait être. »


Une fois la question du style réglée, que dire de la trame du roman ?
Roman ambitieux, Les derniers flamants de Bombay brasse de nombreux thèmes (politique, sexualité, photographie, art, jet set…) et jongle avec plusieurs intrigues parallèles (meurtre, amitié, passion, haine, trahison…). Tous les ingrédients sont là pour faire de ce récit foisonnant un roman captivant.

Malheureusement, à partir de toute cette base, Shanghvi ne parvient pas à créer quelque chose de réellement cohérent. Les descriptions s’enchaînent, les événements se juxtaposent plutôt qu’ils ne s’imbriquent. Comme si l’auteur s’était contenté de réunir tous les ingrédients nécessaires à la confection d’un best seller sans faire l’effort d’y apporter son tour de main, sans prendre le temps de tout façonner à sa façon.
J’ai trouvé les personnages stéréotypés (Samar est une caricature !), sans corps ni réelle épaisseur. Même le portrait de Bombay fait très chromo. Alors qu’on nous promet un roman subversif, on n’apprend finalement pas grand-chose de l’Inde moderne.
Enfin, certains rebondissements sont difficilement crédibles (le singe enragé, la mort du chien, l’inondation finale) et versent sans retenue dans le pathos de bazar.




Bref, j’ai eu un mal fou à aller jusqu’au bout de ce livre. Pas une fois je n’ai ressenti de compassion ou d’empathie pour un des personnages. Leur destin se déroulait sous mes yeux sans que j’y attache le moindre intérêt. Ça n’aurait pas été dans le cadre d’un partenariat avec Babelio, j’aurais jeté l’éponge très rapidement… et je n’aurais rien raté.

Seul point positif de cette lecture fastidieuse : m’avoir fait participer « à l’insu de mon plein gré » aux Harlequinades 2010 !
« Or, en descendant l’étroit escalier en spirale, Rhea manqua une marche et Karan se précipita pour la rattraper. Dans le mouvement, le corps de Rhea fit basculer Karan, ils tombèrent tous les deux et se retrouvèrent l’un sur l’autre. Se relevant en toute hâte, elle se retourna, lui fit face et lui demanda s’il n’avait rien. Karan acquiesça d’un signe de tête avant d’avancer la main pour toucher le lobe de son oreille : objet doux aux proportions parfaites. Lorsque la main du jeune photographe glissa jusqu’à son sternum (how romantic!!!!!!!!!!!), troublée par son audace, elle se mit à haleter. » (tu m’étonnes, on halèterait pour moins que ça !!!)




Siddharth Dhanvant Shanghvi prétend que ce second roman serait son dernier. J’aimerais le croire sur parole.
L’auteur parle de son livre ici et en lit un extrait .

Même si je commence ma rentrée littéraire sous de bien désolants auspices, je n’en remercie pas moins Babelio et les éditions des Deux Terres.




Ce qu’elles en ont pensé :

Amanda : « Alors que la quatrième de couverture vante un meurtre et de multiples rebondissements, le style est creux et indigeste. Rempli de poncifs (la star, le pianiste homosexuel, l’amant,…), de scènes aussi outrageusement ridicules que mal racontées, ce roman me laisse complètement sur le bas-côté. Mais, par dessus tout, le style… le style, damned…inexistant, fade, bourré de clichés, souvent brinqueballant entre deux métaphores aussi piètres que malhabiles… »

Antigone : « Voici une lecture dont je ressors toute pleine de sentiments contradictoires. Elle m’a été parfois presque douloureuse, fastidieuse, et par moments très prenante, intéressante. »

Armande : « Au final, j’ai le sentiment d’avoir été un peu flouée : le style hésite entre du pseudo-poétique, du verbiage pompeux sur l’art et quelques rares passages réussis : des scènes de rue en particulier. Les personnages sont pour la plupart caricaturaux. »

Caro(line) : « Le style de Siddharth Dhanvant Shanghvi m’a tellement exaspéré dans la première partie qu’il m’était impossible de prendre ce roman au sérieux, malgré son sujet et sa dénonciation de la corruption indienne. Et donc, il m’a été impossible de m’attacher aux différents personnages, je n’ai éprouvé aucune empathie pour eux. Rien dans ce roman n’a suscité mon intérêt finalement… »

Chaplum : « Je me suis attachée à ces personnages, chacun avec ses fêlures, ses rêves et ses sentiments. J’ai trouvé leur psychologie bien développée et adéquate à chaque personnage. (…) Une belle découverte qui m’a beaucoup plu et me donne envie de sortir le premier roman de l’auteur de ma PAL. »

Choco : «”Les derniers flamants de Bombay” fut donc une lecture étrange qui a réussi tout de même à m’emporter aux frontières indiennes mais qui reste entachée par des défauts majeurs (réelle volonté de l’auteur ou problème de traduction ?) qui m’empêchent de vous conseiller sans réserve cette histoire, loin d’être inintéressante. »

Cynthia : « Si j’appréciais les personnages et leur répondant dans la première partie, je n’ai pas été touchée par cette mélancolie ambiante qui les pousse à partir à la dérive et à fuir à la moindre occasion.(…) La surabondance d’allusions au sexe a sans nul doute largement contribué à ma difficulté à prendre ces personnages au sérieux… »

Kathel : « J’ai été assez captivée par l’histoire et les sujets abordés pour passer outre les maladresses de forme de ce roman, que d’autre part, je trouve original et rempli de sincérité. »

Keisha : « La vie grouillante de Bombay, diurne aussi bien que nocturne, est bien croquée, c’est souvent acide, parfois poétique, et on rêve de découvrir ces photos que Karan inspiré prenait au fil de ses promenades dans des rues de la ville. (…) Malheureusement les amours agitées de Karan m’ont laissée de glace, et les dialogues souvent hystériques entre les personnages en général, ainsi que l’humour parfois “limite” ont rapidement eu raison de ma patience et j’ai eu du mal à terminer le roman. »

Tamara : « L’amour et l’art sont les deux sujets principaux du roman, mais la mentalité de l’époque et les mœurs de la société sont également bien retranscrits par la plume précise et limpide de Siddharth Dhanvant Shanghvi. »




Les derniers flamants de Bombay, de Siddhart Dhavant Shandhvi
(The lost flamingoes of Bombay) Traduction de l’anglais (Inde) : Bernard Turle
Éditions des Deux Terres (2010) - 469 pages

C’est Confucius qu’on assassine !

Le Petit Livre rouge, exsangue, a perdu ses belles couleurs rubicondes. Indifférente au parcours du grand timonier et à cette époque définitivement révolue, la jeune génération se soucie du communisme et de sa Révolution culturelle comme d’une guigne, et ne jure que par le libéralisme. Si l’on en croit les étals de certaines échoppes poussiéreuses remplies de toutes sortes d’objets imaginables à son effigie, Mao est voué à rejoindre d’ici peu le rayon des kitcheries.

Adieu communisme, bonjour capitalisme. Depuis 1994/95, la Chine se métamorphose à toute allure. A un rythme soutenu, la ville empiète inexorablement sur la campagne qui se réduit comme peau de chagrin. Champs et rizières disparaissent sous le béton des immeubles et l’asphalte des infrastructures routières.


Boostée par les Jeux Olympiques de Pékin en 2008 et l’Exposition universelle de Shanghai cette année, la Chine ressemble à un gigantesque chantier. Le pays ne lésine pas sur les travaux pharaoniques : routes, autoroutes (se retrouver sur l’échangeur autoroutier à sept niveaux de Pékin est une expérience !), complexes résidentiels surgissent en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.
De cette frénésie émergent des cités dantesques sans âme de plusieurs millions d’habitants, dignes des romans d’anticipation les plus cauchemardesques. Le pire exemple est la ville de Chongqing, agglomérat d’immenses tours plus ou moins neuves (d’une cinquantaine d’étages minimum) où s’entassent pas moins de 30 millions d’habitants !

Dans chaque ville que j’ai traversée, où que l’on se trouve, des dizaines de tours en construction barrent l’horizon. Rien qu’à Shanghai, deux nouveaux buildings sont mis en service chaque jour ! Pas peu fière de ses gratte-ciel dernière génération, la ville pousse même le vice jusqu’à détruire un par un les immeubles vieillissants des années 1990 pour y reconstruire de nouveaux buildings design flambant neufs. Pas étonnant que les jeunes qui veulent « réussir » privilégient les études en rapport direct avec le secteur de la construction.

Dans ces conditions, excepté pour les grands sites historiques qui représentent une importante manne touristique, les Chinois ne versent pas dans le sentimentalisme. Dans les mégapoles comme Pékin, Chengdu ou Shanghai, les vieux quartiers historiques n’échappent pas aux pelleteuses et aux bulldozers. Quand quelques bâtiments sont sauvegardés (vieille ville de Chengdu, ancienne concession française à Shanghai…), ils sont restaurés et rénovés jusqu’à ressembler à une attraction aseptisée de Disneyland, avec son lot de Starbucks, McDo et Pizza Hut.


La grandeur de la Chine ne s’embarrasse pas de l’individu. On a pu le constater lors de la construction du Barrage des trois Gorges, plus grand barrage du monde, fierté de la Chine qui a nécessité officiellement le déplacement de 1,4 million de personnes dont les habitations ont été englouties sous les eaux (le chiffre de 4 millions est parfois avancé). On peut voir parfois, sur les berges du Yangtzé, quelques traces des anciens villages, dominées par les grands ensembles urbains reconstruits plus haut (dans certaines contrées, le gouvernement offrait une prime aux villageois pour qu’ils transportent en altitude, à dos d’âne, les terres fertiles avant qu’elles ne se retrouvent sous l’eau !).
Le discours officiel assure qu’une fois passé le choc du déracinement, la grande majorité des habitants est aujourd’hui reconnaissante au gouvernement d’avoir des logements plus confortables (avec salle de bain et air conditionné) et de pouvoir disposer de services de santé et de commerces à proximité.
Il m’est avis qu’ils ne doivent pas être nombreux les villageois à préférer un appartement moderne dans une tour anonyme à leur maison, même rustique, avec son petit bout de jardin. Notre guide à Yichang nous a relaté l’histoire de sa grand-mère qui, enfant, a échappé à une crue du Yangtzé en grimpant au sommet d’un arbre. Seule rescapée de sa famille, elle a vécu toute sa vie dans son village natal, jusqu’au jour où les autorités ont décidé la construction du barrage. Obligée de quitter sa maison vouée à être engloutie par le fleuve pour aller habiter un appartement dans la ville neuve, elle est morte seulement quelques semaines plus tard.

Construit pour limiter les inondations provoquées par les crues fréquentes du fleuve, le barrage est surtout une source importante d’énergie hydraulique : ses 26 turbines en font le plus grand générateur d’électricité au monde. Outre ses incidences humaines néfastes, le barrage n’est pas sans répercussions sur l’environnement et le climat. On a été frappés, lors de la traversée des deux premières gorges, en amont du barrage, de l’absence totale de vie humaine ou animale. Pas un insecte, pas un oiseau (encore moins de chant d’oiseaux), pas un singe… L’explication, pas totalement convaincante, qu’on nous a fournie à ce sujet : les records de chaleur (de 38 à 44°C tout au long du voyage) qui incommodent les animaux qui préfèrent sortir à la fraîche.


L’ouverture récente à l’économie de marché attise l’appétit des Chinois. La Chine est un pays où beaucoup de choses sont interdites mais où chacun fait ce qu’il veut comme il l’entend, dixit un jeune guide. Chacun doit se faire sa place et, avec une population frisant les 1,5 milliard d’habitants, il n’y aura pas de place pour tout le monde.
Sagesse, courtoisie et réserve orientales ont été rangés au rayon des images d’Épinal. La réalité est tout autre : les Chinois sont indisciplinés, bruyants, irrespectueux ; dans la rue, ils vous bousculent ostensiblement sans même s’excuser, vous grillent effrontément la priorité dans les files d’attente, se placent sans vergogne au musée entre vous et la vitrine que vous êtes en train de regarder (le Chinois a horreur du vide).
Devant ce manque flagrant de savoir-vivre, le pauvre Confucius y perdrait son chinois. La cause en serait-elle la politique de l’enfant unique, qui fait de chaque Chinois un enfant-roi ?


De Pékin l’historique, au Nord, à l’ambiance austère et au look soviétique, à Shanghai , Mecque branchée du business, au Sud, qui bruisse de la même énergie que New York, en passant par Hong Kong, qui à côté de Shanghai fait figure de ville de province où règne une certaine douceur de vivre (les habitants y sont de loin plus courtois que partout ailleurs dans le pays), la Chine est multiple.

De ces trois semaines chinoises, plusieurs temps forts se dégagent :
- l’émotion en découvrant l’armée des guerriers de terre cuite de l’empereur Qin et à la pensée que de nombreuses fosses n’ont toujours pas été explorées ;
- la visite de la Cité interdite grouillante de monde, comme une plongée in vivo dans le film de Bertolucci, où je m’attendais à voir apparaître Pu Yi à tout moment ;
- la balade sur la Grande muraille, plus impressionnante que je ne l’avais escompté, par un temps radieux et un ciel sans nuage (ni cette brume persistante et omniprésente sur la quasi-totalité du pays) ;
- le passage de nuit, impressionnant, des écluses du Grand barrage ;
- le charme rural de Guilin, « petite » ville de 600 000 habitants (!) et ses reliefs karstiques semblables à ceux de la baie d’Along au Viet Nam ;
- l’arrivée de nuit à Shanghai pour apprécier les lumières de la ville by night, ce qui nous sera impossible la nuit suivante, la plupart des bâtiments étant éteints pour la journée de deuil national en mémoire des victimes des inondations dans la province de Gansu.


Bien évidemment, avec ce programme plutôt chargé, en dehors des vols aller/retour, j’ai très peu lu durant ces trois semaines, et ce, malgré les retards systématiques d’au moins une heure lors des vols intérieurs (aux aéroports, j’ai préféré observer et discuter).
Cette semaine va être l’occasion de se recaler et de renouer avec un rythme de vie plus conventionnel, en prévision de la reprise du boulot la semaine suivante. D’ici là, ce blog, malgré mon retour, devrait continuer de tourner au ralenti.




Pour illustrer ce billet, j’ai fait une sélection parmi les mille et quelques photos prises au cours de notre périple. Et comme je me suis vu infliger à maintes occasions, moi aussi, l’enfer des soirées photos de vacances, j’ai programmé le défilement le plus rapide possible pour le diaporama et choisi une présentation Gallery qui permet de zapper les photos sans intérêt pour vous. Ne faut-il pas que je vous aime !


Pause estivale


peopleplacestwo014

People and Places 2 (#14) © Jasper James (site web)


china.gif



Voilà, ça y est. Mon tour est venu.
Les valises sont (presque) bouclées. La sélection de livres est faite. Comme d’habitude, j’en emmène certainement plus que nécessaire car je sais par avance qu’en dehors du trajet en avion je n’aurai que peu l’occasion de lire. Mais mieux vaut parer à tout imprévu !

Que vous soyez déjà partis ou pas encore, je vous souhaite un bel été.

Going through all these books

books-Reymond-timtom

Going through all these books,
installation de Jan Reymond pour l’édition 2007 des 24 heures du livre de Romainmôtier © Thomas Guignard




Depuis 2005, à la fin des 24 heures du livre de Romainmôtier, en Suisse, l’artiste Jan Reymond récupère les livres invendus laissés sur place pour en faire des installations, leur donnant ainsi une seconde vie.

J’ai choisi l’œuvre qu’il a créée en 2007 mais vous pouvez voir ses autres réalisations sur l’album Flickr Timtom.ch de son ami photographe Thomas Guignard (créations de 2007 à 2009) et sur l’article que lui a consacré le blog Book Patrol (créations de 2005 à 2007).

Légitime défonce -

laurain-fume-tue Pour qui fréquente régulièrement les blogs de lecture, et particulièrement celui de Caro(line), le nom d’Antoine Laurain est familier.
L’an dernier, Caro(line)[1] avait d’ailleurs convié son auteur chouchou au pique-nique de la blogoboule N’ayant rien lu de lui, je me suis bien gardé de me faire connaître auprès de l’intéressé.
Pas sûr que ma lecture en demi-teinte de Fume et tue me rende plus amène si l’occasion m’était donnée de croiser une nouvelle fois le chemin de l’auteur.


La petite cinquantaine dynamique, Fabrice Valantine est chasseur de tête, mais surtout accro à la clope. Sa journée ne saurait se dérouler correctement sans ses deux paquets de blondes.
Sur l’insistance de sa femme, rédactrice d’un magazine d’art, il consulte un hypnotiseur censé le débarrasser à tout jamais de son addiction.

Contre toute attente, la thérapie est un succès. Du jour au lendemain, Fabrice se retrouve non-fumeur presque malgré lui.
Mais, après quelques jours de sevrage, il craque et décide de s’en griller une petite. Il réalise alors qu’il ne ressent plus rien : le plaisir associé à la cigarette, depuis sa toute première taffe, a complètement disparu.

Une nuit, Valantine se fait agresser par un marginal sur le quai du métro. Au cours de la bagarre, il projette son assaillant sur les voies au moment même où la rame entre en gare. Après s’être enfui, il reprend ses esprits, allume machinalement une cigarette… et retrouve le plaisir voluptueux de la nicotine.

Pour éprouver encore cette jouissive sensation, il lui faudra tuer à nouveau, cette fois-ci de sang froid.



La cigarette, la nicotine, la dépendance et le plaisir qu’elles procurent sont de chaque page de Fume et tue. A tel point que je me suis pris plusieurs fois à renifler les pages, persuadé qu’elles exhalaient le vieux cendrier (véridique !).

Peut-être est-ce cela, ajouté au fait que je n’ai jamais fumé et suis donc totalement étranger à cette dépendance, qui fait que j’ai peiné à entrer dans le récit. Non pas que ce soit mal écrit, loin de là ; le style d’Antoine Laurain est enlevé, bourré d’humour et cynique à souhait. Les pages se tournent sans difficulté, mais j’ai eu du mal à m’intéresser aux affres du narrateur. J’étais voué à rester définitivement un fumeur passif.

Heureusement pour moi, je me suis délecté des coups de griffes que l’auteur distribue généreusement par le truchement de son narrateur : la stigmatisation croissante des fumeurs par les non-fumeurs (et pire encore, par les ex-fumeurs) depuis l’entrée en vigueur des lois anti-tabac ; la sale manie des pouvoirs publics de décider à votre place ce qui est bon ou pas pour vous et la valse des avertissements en tout genre qui déresponsabilisent plutôt qu’ils protègent (A consommer avec modération ; Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé ; La consommation d’alcool pendant la grossesse peut occasionner…, sans parler de la paranoïa hygiéniste) ; le monde hostile de l’entreprise (la soirée incentive à la piscine de Pontoise est une scène d’anthologie), une certaine prétention du milieu de l’art contemporain….

Dans le même temps, prêt à tout pour une nouvelle bouffée de plaisir, l’assassin malgré-lui va se muer en un serial killer retors et ingénieux. Les cadavres vont s’entasser mais Fume et tue se terminera sans que j’aie eu ma dose, l’issue trop convenue me laissant en état de manque : le roman qui s’annonçait subversif ne tient finalement pas sa promesse.
C’est donc un roman qui se lit sans réel déplaisir mais auquel il manque un petit quelque chose pour être mémorable.


Les premières pages de Fume et tue sont en accès libre sur le site des éditions Le Passage.
En savoir plus sur Antoine Laurain : son blog.


Je remercie Brize d’en avoir fait un livre voyageur, me donnant ainsi l’occasion de me faire une idée de ce livre largement encensé par la blogosphère.
Blog-o-Book recense les dizaines de billets qui lui ont été consacrés. Je me contenterai donc d’ajouter ici ceux de blogs auxquels je suis fidèle et qui n’y figurent pas :

Delphine : « L’ironie est maniée ici avec dextérité et se glisse tout au long d’un texte, de l’histoire de Fabrice Valantine, de son quotidien et de ses relations avec la cigarette. »

Gwenaëlle : « Bien que n’étant pas fumeuse, j’ai savouré chaque volute de ce livre… Avec un style inimitable, fait de distance, d’humour à froid et de dérision, Antoine Laurain pose peu à peu les jalons d’une histoire drôle, férocement drôle… »

Yueyin : « Voilà le bouquin le moins politiquement correct que j’ai lu depuis longtemps (…) Cynique, drôle, bien écrit avec un final plus que réjouissant… osons le dire : jubilatoire ! »

Fume et tue, d’Antoine Laurain
Le Passage (2008) - 279 pages

Notes

[1] J’en profite pour m’excuser, Caro, de massacrer ton pseudo comme ça à chaque fois, mais sur DotClear, tout ce qui est entre crochets s’affiche d’office sous forme de lien hypertexte. Je suis donc obligé d’user de parenthèses.

- page 1 de 50