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Portrait of a father as a young man BLONDEL, Jean-Philippe - Blog

4408476306_a9b14aec69_o.jpg Floué, trahi. Violé, même.
L’adolescent, narrateur de Blog, n’a pas de mot assez fort pour décrire ce qu’il a ressenti quand il s’est aperçu que son père lisait son blog à son insu. Sa bouffée d’oxygène, son jardin secret. Si secret qu’il n’en a soufflé mot à personne. Encore moins à ses parents !

Furieux, il va se confronter sur-le-champ à son père.
Pris la main dans le pot de confiture, celui-ci s’empêtre dans d’improbables explications, et finit par bredouiller quelques plates excuses.
Insuffisant. Les représailles ne se font pas attendre : le jeune garçon décide de ne plus adresser la parole à son père.
« Il est conscient d’avoir commis une énorme bourde, mais il persuadé que ça me passera et que, s’il se fait oublier quelque temps, les choses rentreront d’elles-mêmes dans l’ordre. Il se met le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Il devrait se souvenir que je peux être extrêmement borné et que j’imite très bien l’autiste. En plus, je serai incorruptible. Inutile de tenter de m’amadouer avec des jeux vidéo ou des places de concert. Je ne céderai pas. Je continuerai à lui battre froid – j’ai appris cette expression-là en cours de français l’autre fois et elle m’a éclaté : c’est vrai, on s’imagine toujours un combat comme un moment chaud et sanguin, mais battre le froid, c’est la classe ultime. L’indifférence, le mépris, il n’y a rien de pire – je vais devenir un vrai congélateur. »

Rapidement, l’ambiance s’en ressent à la maison. L’air devient vite irrespirable ; l’atmosphère, tendue. Malgré les intercessions de sa mère, le fils tient bon. Il sera intraitable et reste sourd aux tentatives de rapprochement engagées par le camp paternel.


Un soir, son père dépose devant la porte de sa chambre un carton recouvert de poussière qu’il vient tout juste de descendre du grenier.

Feignant l’indifférence dans un premier temps, le garçon va finir par succomber à la tentation et ouvrir la mystérieuse boîte. Il en extrait quelques vieilles photos défraîchies où figure une version rajeunie de son père, en compagnie d’autres jeunes gens de son âge. S’il en reconnaît certains, d’autres en revanche lui sont inconnus.
Plongeant à nouveau la main dans le carton, il en ressort quatre carnets. Un rapide survol lui confirme ce qu’il pressentait : il tient dans ses mains les journaux intimes que son adolescent de père tenait dans les années 80.

Peu avare en railleries, il entreprend la lecture du premier carnet, qu’il prend un malin plaisir à “casser” allégrement. Pourtant, nuit après nuit, dans le silence de la maisonnée endormie, il poursuit son travail de reconnaissance.
« J’ai réussi à mettre quelques noms et adresses sur quelques prénoms qui apparaissent souvent dans le journal, et même parfois à les faire correspondre à des photos – mais cela ne rend pas l’ensemble plus passionnant.

C’est même affligeant de platitude.
Je me suis moqué plusieurs fois du style – il hésite encore entre faire dans le saccadé et plonger dans de longues phrases alambiquées. Des ses références pourries. De sa façon de décrire ses états d’âme. Heureux. Pas heureux. Déprimé. Hyper-déprimé. Un lexique de gamin de primaire.
Je me suis moqué, donc, et j’ai trouvé ça ennuyeux au possible. Et pourtant. J’y reviens. J’y reviens sans cesse. Je ne parviens pas à me l’expliquer. C’est le même type d’addiction que pour les émissions de téléréalité. Il ne se passe rien, mais tu as quand même envie de connaître la suite. C’est très curieux. Ça me déstabilise. Je me sens ferré par la Secret Story de mon père. C’est quand même pas très glorieux. »

Au fil des carnets, il va réaliser qu’un jour son père a eu lui aussi seize ans. Les carnets vont également lui révéler un secret que son père lui avait caché jusque-là pour le préserver.



Je pourrais reprendre intégralement ici l’introduction de mon billet sur Au rebond, le précédent roman jeunesse de Jean-Philippe Blondel.
Mot pour mot, ou presque. En plus enthousiaste même, si je ne craignais pas que cela décrédibilise ce qui va suivre. Et aussi en remplaçant le sourire béat par la larme à l’œil.

Pourtant, ma rencontre avec Blog a commencé sur un malentendu. Contrairement à ce que le titre du roman peut laisser supposer, le blog n’est pas le sujet central du roman. Il n’est pour Jean-Philippe Blondel qu’un prétexte pour explorer ces thèmes qui lui tiennent à cœur : la perte d’un être cher, la construction de son identité, l’acceptation de soi, la force de l’amour et de l’amitié, la nostalgie du temps qui passe…

On retrouve également des préoccupations, apparues plus récemment dans ses romans, comme la complexité des relations parents/enfants, la difficulté d’être parent, quoi transmettre à ses enfants, et comment ?
« Mais bon, ce n’est pas super simple non plus d’avoir un père instit qui a été ta star pendant toute ton enfance. A un moment donné, au collège, tu t’aperçois que finalement, non, il n’a pas réponse à tout et qu’il ne connaît pas toutes les matières. Tu te rends compte aussi qu’il se trompe souvent, qu’il prend des décisions à l’emporte-pièce et qu’il ne sait pas bien s’occuper des enfants qui grandissent – il ne comprend pas quand il doit lâcher un peu plus la bride et quand, au contraire, il devrait la resserrer. Je ne dis pas que c’est facile. Je dis que c’est son rôle et qu’il ne le remplit pas bien. »

A travers la voix de son jeune narrateur, Blondel poursuit un bilan de mi-parcours entamé dans Le baby-sitter :
« Est-ce que vraiment grandir, vieillir, se marier, avoir des enfants, ça te coupe de tout ce que tu souhaitais devenir ? Est-ce que c’est à cause de moi et de ma sœur qu’il a renoncé à tout ? Je commence à le croire. Je commence à le maudire. Parce que si c’est le cas, alors je suis coincé. Je suis celui par qui le malheur arrive et dont la naissance a signé l’acte de décès des rêves de son père. Si c’est le cas, il n’aurait jamais dû me le faire savoir. Je n’avais rien demandé. »

Le thème du blog et des journaux intimes lui offre l’occasion de livrer quelques réflexions sur l’écriture :
« Quand ta phrase s’allonge, la peau se dévoile. En me cachant sous les mots, je mets en scène le plus impudique des strip-teases. »

Et puis, au détour d’une phrase, il y a la musique, les chansons, omniprésentes dans l’œuvre de l’auteur, comme autant de jalons de la vie.


Une fois encore, l’observation est fine et sensible. Tout se tient, tout sonne juste.
Malgré son épilogue ouvert et optimiste, Blog est plus grave et profond qu’Au rebond. Et, ne serait-ce son nombre de pages réduit, absolument rien ne le destine spécifiquement à un public jeunesse.


L’avis de Laure… et sa version off !


Blog, de Jean-Philippe Blondel
Actes Sud Junior (2010) - 114 pages

Tu sais ce qu’il te dit, le vieux pot ?* ZAFON, Carlos Ruiz - L'ombre du vent

zafon-ombre-vent Déçu, mais déçu…

Voilà plusieurs mois maintenant que j’ai terminé L’ombre du vent, de Carlos Ruiz Zafón.
Si j’ai retardé à ce point le moment d’en parler, c’est que je ne savais pas trop comment dire… que ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais.


De tout ce que j’avais lu au sujet de ce roman, je n’avais retenu qu’un point : un livre à la gloire des livres, de l’amour de la lecture.
Je m’attendais donc à ce que ce thème soit plus qu’un simple prétexte pour que le héros se lance dans l’aventure. La trouvaille de ce cimetière des livres oubliés est d’ailleurs l’élément le plus intéressant de ce roman… pour le moins copieux. Ce qui explique sans doute pourquoi il m’a fallu si longtemps pour le digérer.

Il faut reconnaître que le roman de Zafón tient plus de la cuisine façon Maïté que de la gastronomie façon Bocuse.
Et vas-y que je te prends de l’aventure, que je t’y ajoute un peu de fantastique, un soupçon de romance, une pincée de gothique, une larme d’Histoire, quelques gouttes de polar.
Force est de constater qu’abondance de biens parfois nuit, puisque dans le cas présent, on se retrouve avec un plat de résistance limite indigeste.


D’autant que les produits ne sont pas de première fraîcheur.
Indubitablement, il n’a pas échappé à Zafon que c’est dans les vieux pots que se fait la meilleure soupe. Il ne s’est donc pas privé, concoctant une sorte de gloubiboulga littéraire empruntant à la fois à Eugène Sue et à la tradition du roman-feuilleton populaire du milieu du XIXe siècle, à Gaston Leroux et à ses romans policiers mâtinés de fantastique (la référence au Fantôme de l’opéra est flagrante), à Shakespeare et son Roméo et Juliette

Or, le problème ne sont pas ces emprunts, mais ce qu’en fait l’auteur à qui il manque un vrai talent de recycleur, d’innovateur.
Zafón se contente d’appliquer les bonnes vieilles recettes de ses modèles, sans prendre le risque de les réinventer. Il les reprend telles quelles, sans s’efforcer d’en gommer les imperfections. On se retrouve ainsi avec des ficelles grosses comme les câbles d’amarrage du Queen Mary, des situations cliché et des personnages stéréotypés : le valeureux héros, son faire-valoir comique, des méchants très méchants, une vierge éthérée, des destins qui s’entrecroisent, des secrets de familles, de grands sentiments (amour, haine, vengeance…), des fantômes, moult révélations et rebondissements… et des longueurs !


N’empêche, L’ombre du vent a fait le bonheur de millions de lecteurs. Personnellement, j’ai toujours préféré la chouquette au moka.
Je vous ai dit que j’ai été déçu ?


A tout hasard, si vous rentrez tout juste d’un voyage intersidéral et que vous vous voulez savoir de quoi il retourne dans L’ombre du vent, un tas de billets et d’avis autrement plus positifs que le mien ont été répertoriés par Blog-O-Book.

* la référence du titre est à découvrir dans le document joint en annexe.



L’ombre du vent, de Carlos Ruiz Zafón
(La sombra el viento) - Traduction de l’espagnol : François Maspero
Le Livre de Poche n° 30473 (2006) - 636 pages

Pascal Garnier a pris L'A26 pour Le grand loin

pascal-garnier « J’ai dû couper bien des ponts derrière moi. Mais toutes ces cicatrices, il faut les porter comme des bijoux de famille. Les rides, les cicatrices, c’est la vie, tu la prends à pleins bras et tu en prends plein la gueule, mais c’est comme ça, il ne faut pas être tiède. »


C’est Derrière l’écran, ce week-end, que j’ai appris la nouvelle chez Stéphie : Pascal Garnier a pris L’A26, direction : Le grand loin.
Trop près du bord, il a finalement pris La place du mort.

Sa vie aura été placée sous le signe du voyage. Celui-ci sera son ultime.
Effectué sans Surclassement, puisqu’il n’avait même pas 61 ans.
La maladie l’aura emporté sans qu’il ait eu besoin de recourir à La solution esquimau.


Nul n’est à l’abri du succès. Pas même lui.
Devenu écrivain presque par hasard « Je n’ai jamais supporté ce que les gens appellent la vraie vie. Il fallait que j’imagine, que j’invente. J’aimais les héros, je voulais être un héros », il n’aimait pas spécialement se retrouver en première ligne : « Je n’écris pas pour qu’on me connaisse mais pour connaître les autres. »

Pourtant, depuis quelques années, il jouissait enfin d’une vraie reconnaissance publique, notamment dans le cercle des blogueurs qui appréciaient son univers noir et son humour grinçant, mais surtout son humanité :
« Je fonctionne par empathie, pas par vertu. Je ne fais aucune distinction entre défaut et qualité. Je prends l’être humain en bloc. Tout peut se retourner à chaque instant. Le premier pas, celui qui coûte est toujours un faux pas. »
« C’est ainsi que je conçois la rédemption de l’individu : rechercher dans un moment de sa vie affreusement banale l’instant sublime, quand il lui arrive de planer un peu. Cela m’émeut énormément. »


« Je ne crois ni à l’enfer, ni au paradis. Si j’avais à choisir, je prendrais le paradis pour le climat et l’enfer pour les fréquentations. » disait-il encore. Où qu’il soit désormais, il a une Vue imprenable sur l’autre.

Forcés à cette grande Parenthèse, bien plus longue qu’une simple Année sabbatique, nous autres, ses admirateurs désormais orphelins, nous inquiétons de savoir : « Et pour toi, Comment va la douleur ? »

En hommage à Pascal Garnier, Stéphie propose de consacrer les mois de mars et avril à la lecture de son œuvre et invite quiconque le souhaite à lui emboîter le pas.



Les citations de Pascal Garnier reproduites dans ce billet sont extraites d’interviews publiées chez :
Bibliosurf - Encres Vagabondes - Entre-Deux Noirs - Laura Vanel-Coytte - La Revue Littéraire - L’Ours Polar.

Crédit photo Pascal Garnier © Zulma

Le meilleur ami de l'Homme

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A man’s best friend © Javier Jaén Benavides (blog)
via Cartolleria

La parenthèse enchantée MAYNARD, Joyce - Long week-end

maynard-long-week-end Henry peut être content de lui. Prétextant des achats pour la prochaine rentrée des classes, il a réussi à entraîner sa mère dans une virée au Pricemart du coin.
Un événement pour Adele qui ne met plus un pied dehors qu’en cas d’extrême nécessité, soit une fois par mois pour faire le plein de plats surgelés et de boîtes de soupe Campbell’s constituant l’ordinaire de leurs repas.
Voilà qui va occuper un peu leur journée et donner un petit air d’exceptionnel à ce long week-end du Labor Day qui s’annonce déjà comme interminable.

Depuis que son père s’est remarié avec son ancienne secrétaire, Henry, treize ans, vit seul avec sa mère.
Sans autres amis qu’Evelyn, une connaissance d’Adele, éternellement escortée de son fils Barry, handicapé mental.
Sans autre famille que celle, recomposée, de son père, avec qui Henry doit déjeuner tous les samedis. Son calvaire hebdomadaire.

Henry le sent, Henry le sait : Adele n’est pas une mère ordinaire. Neurasthénique, cyclothymique. Folle pensent certains.
« Parfois je me demandais si le problème n’était pas qu’elle avait trop aimé mon père. J’avais entendu parler de cas de personnes qui ne se remettaient jamais de la mort ou du départ de quelqu’un qu’ils avaient trop aimé. On disait qu’ils avaient le cœur brisé. Un soir, pendant notre dîner de surgelés, au moment du troisième verre de vin, je faillis lui poser la question. Est-ce que pour haïr quelqu’un comme elle semblait haïr mon père, il ne fallait pas d’abord l’avoir beaucoup aimé ? Comme dans le jeu de bascule : plus bas descend l’un, plus haut monte l’autre.
J’ai fini par conclure que ce n’était pas d’avoir perdu mon père qui avait brisé le cœur de ma mère – si c’est bien ce qui lui était arrivé -, c’était d’avoir perdu l’amour tout court – voyager en vendant du pop-corn et des hot-dogs, traverser l’Amérique en dansant, vêtue d’une robe scintillante et d’une petite culotte rouge. Avoir quelqu’un qui vous dit tous les jours que vous êtes belle, ce que faisait mon père, racontait-elle. »

Tout à la fois peiné et un peu honteux du comportement de sa mère, Henry veille tendrement sur elle, la protégeant de tout ce qui serait susceptible de briser son fragile équilibre. Pas facile dans ces conditions de s’intégrer aux garçons de son âge avec lesquels il se sent toujours en décalage.
Ça ne l’empêche nullement de commencer à s’intéresser de près aux filles et aux “choses de la vie”. Alors, pendant que sa mère fait le tour des allées de la supérette, il en profite pour s’esquiver jusqu’au présentoir des magazines reluquer le dernier numéro de Playboy. Discrètement, un homme l’aborde, la jambe en sang, et lui demande si sa mère peut le déposer quelque part, chez eux peut-être ?
Sans lui poser de question, Adele accepte de venir en aide à cet homme qui se trouvera être un prisonnier en cavale.



Henry qui s’ennuie à mourir dans sa banlieue résidentielle accueille les événements avec une certaine excitation, voyant dans l’aventure l’occasion idéale de bousculer enfin le quotidien. Même si Adele et lui sont des otages peu ordinaires, puisque Frank, c’est le nom du prisonnier, à aucun moment ne les menace et ne possède même pas d’arme.
« Je croyais que vous nous reteniez prisonniers. Qu’est-ce qu’il se passera si ma mère ou moi on file pendant que vous aurez le dos tourné ?
Eh bien, ce sera votre vraie punition. Vous devrez retourner dans le monde. »

Au fil des heures, l’homme qu’ils découvrent sa mère et lui n’a rien de commun avec le dangereux meurtrier décrit dans les bulletins d’information. Bricoleur, Frank entreprend de changer les ampoules grillées depuis des mois que ni Adele ni Harry n’avaient pris la peine de changer, il décape les huisseries. C’est lui également qui prépare le café et les petits déjeuners, confectionne de succulentes tartes aux pêches. Le redoutable criminel se révèle un homme foncièrement bon, plein de délicatesse.
« En tout cas, une chose est sûre : la façon qu’il avait de porter la nourriture aux lèvres de ma mère, et elle de la recevoir, n’avait rien de commun avec ce que faisait Evelyn quand elle donnait à manger à Barry. (…) On pourrait croire que c’est plutôt humiliant pour quelqu’un de devoir se faire nourrir comme ça par quelqu’un d’autre. Obligé d’avaler, même si la cuiller est trop pleine, ou de rester la bouche ouverte, s’il n’y en a pas assez. On pourrait supposer que ça vous rend furieux ou désespéré, et que du coup, la seule chose à faire c’est de recracher la nourriture à la figure de la personne en question. Après quoi, vous mourrez de faim.
Mais il y avait une sorte de beauté dans la façon dont s’y prenait Frank, on pensait à un joaillier, ou à un savant maniant une éprouvette, ou à un de ces vieux Japonais qui passent une journée à travailler sur un unique bonsaï.
Il veillait à ce que chaque cuillerée soit pleine juste comme il faut, afin qu’elle ne s’étouffe pas et ne bave pas. Il comprenait, c’est évident, le genre de personne qu’était ma mère, soucieuse de son apparence, même sans autre spectateur dans sa cuisine que son fils et un prisonnier échappé. Bon, le regard de son fils, elle s’en fichait peut-être, mais celui de l’autre, sûrement pas. »

Au bout que quelques temps, la présence de Frank à la maison semble aller de soi.
« Le sentiment de malaise que me causait notre situation venait en partie de ce que je n’étais jamais sûr à cent pour cent de ce que Frank signifiait pour nous. On pouvait le prendre pour un invité venu de province, sauf que nous savions tous les trois comment il avait débarqué à la maison. »

Rapidement, entre Frank et Adele, une complicité s’installe, comme une évidence. Ces deux-là se sont trouvés et vont s’ouvrir l’un à l’autre. La femme instable et blessée, étrangère au monde, va s’effacer au profit de la jeune fille entière et passionnée qui rêvait d’être danseuse.
« Soudain, je découvre l’une des meilleures conséquences de son arrivée chez nous. Je n’ai plus la responsabilité de la rendre heureuse. C’est son boulot à lui. Ce qui me laisse libre pour d’autres choses. Vivre ma vie, par exemple. »

Alors qu’elle ressassait ses désillusions sur son mariage, Adele découvre qu’elle peut être amoureuse à nouveau. D’ailleurs, de Frank et d’Adele, qui retient l’autre prisonnier ?
« Il regarda ma mère.
La question pourtant se pose, dit-il : dans le cas présent, qui retient l’autre captif ?
Il approcha la tête de son oreille, lui écarta les cheveux, peut-être pensait-il que je n’entendrais pas, ou peut-être qu’il s’en fichait.
Je suis ton prisonnier, Adèle, voilà ce qu’il lui a dit. »

A force de gentillesse et de disponibilité, Frank réussit aussi à se faire adopter par Henry. Mieux encore, il parvient même à lui faire aimer le baseball que le garçon a toujours détesté.
Malgré tout, témoin de l’attachement grandissant entre Frank et sa mère, Henry commence à se sentir exclu. Imperceptiblement, Frank lui vole sa place auprès de sa mère. Et si Adele décidait de s’enfuir avec lui, laissant son fils seul, abandonné. Pour l’ado, le dilemme est de taille : couper le cordon et voler de ses propres ailes comme il en rêve ou continuer de protéger sa mère comme il l’a toujours fait.



Paradoxalement, pour Adele et Henry, au bout de l’impasse (au sens propre comme au figuré), leur captivité va être une occasion inespérée de s’ouvrir au monde. Le temps d’une parenthèse enchantée, comme hors du temps, ils vont vivre quatre jours intenses qui vont bouleverser leur destin. Après de longues années de réclusion, l’irruption de Frank va leur donner l’impression d’être enfin en vie. Confusément, ils commencent à entrevoir un avenir autrement plus agréable que celui qu’ils pensaient leur être réservé jusque-là.
Le temps du week-end du Labor Day, ces trois êtres que la vie n’a pas épargnés vont vivre l’illusion d’une famille ordinaire et envisager la possibilité d’un nouveau départ. Cette chance leur sera-t-elle donnée ?

A la fois drôle et grave, Long week-end est un récit constamment sous tension. Tension psychologique, parce qu’à tout moment, tout peut arriver ; tension sexuelle, parce que dans la chaleur moite de la canicule, la sensualité se fait palpable.
A partir d’une histoire a priori banale, Joyce Meynard a construit un roman lumineux et sensible, sur les interrogations de l’adolescence, les caprices du destin, ses occasions qu’il faut saisir et ses malentendus, la fugacité du bonheur…



Ce qu’elles en ont pensé :

BlueGrey : « Car voilà un roman qui à la fois donne la recette de la tarte aux pêches, décrit l’émoi du premier baiser, dépeint la solitude des banlieues résidentielles, évoque la détresse d’une femme comme étrangère au monde, et rappelle la fragilité du bonheur… »

Cathulu : « Rien ne se déroule comme prévu dans ce roman sobre où le suspense tout autant que l’évolution des personnages se révèlent d’une efficacité redoutable. »

Cuné : « Un roman fort prenant qui sait se faire aimer, qui tisse avec son lecteur des liens affectifs. Il ne brille pas par son originalité ni par une écriture impressionnante, mais il s’insinue avec grâce. On y croit, on a l’impression d’embraser toute la complexité de l’adolescence, on s’attache, on ressent. »

Livraire : « Partant d’un cadre tout à fait banal, le sujet évolue progressivement, se transformant imperceptiblement en une histoire hors du commun. (…) Rien n’est jamais joué, semblent dire tour à tour les personnages, et l’écriture de Joyce Maynard porte magnifiquement ce roman surprenant au sein duquel l’amour -ou son absence- occupe une place majeure. »

Lucie : « Je ne me suis jamais ennuyée au long de cette lecture car on veut absolument savoir ce qu’il va advenir de ces personnages. (…) Il oscille entre le roman jeunesse et livre dramatique, avec un soupçon de suspense. »

Tasse de thé : « Souvent grave, parfois drôle et toujours touchant, ce roman est une très belle galerie de portraits. C’est d’ailleurs sa qualité principale, l’écriture n’étant pas particulièrement remarquable, si ce n’est dans la capacité de Joyce Maynard à rendre son roman très visuel. »



D’autres avis sont répertoriés sur Babelio que je remercie pour cette très agréable découverte reçue dans le cadre de Masse Critique de janvier.



Long week-end, de Joyce Maynard
(Labor Day) Traduction de l’anglais (États-Unis) : Françoise Adelstain
Éditions Philippe Rey (2010) - 285 pages

Les vestiges du passé REVOYR, Nina - Si loin de vous

revoyr-loin-vous On ne se débarrasse pas facilement du passé.
Un simple coup de fil suffit à propulser Jun Nakayama cinquante ans en arrière, l’obligeant à se confronter à des souvenirs et à des fantômes qu’il pensait avoir définitivement enfouis au fin fond de sa mémoire.
Septuagénaire discret et sans histoires, Jun jouit d’une retraite douillette dans un des quartiers huppés de Los Angeles. De judicieux placements dans l’immobilier effectués autrefois lui permettent aujourd’hui de vivre confortablement de ses rentes.
Difficile d’imaginer, même pour sa charmante voisine, la sémillante madame Bradford, que Jun a été jadis une authentique star du cinéma muet, idolâtrée par les femmes.

Cette époque est bel et bien révolue. Pour preuve, bien que figurant comme n’importe quel autre quidam dans l’annuaire, Jun, au cours de toutes ces années, n’a jamais été dérangé par un seul appel déplacé. Jusqu’à ce matin-là.
A l’autre bout du fil, Nick Bellinger, un jeune journaliste passionné par les premières heures du septième art. A l’occasion de l’ouverture prochaine à Los Angeles du Temple du cinéma muet, celui-ci ambitionne de recueillir les témoignages de quelques gloires passées encore en vie. Agacé par l’importun, Jun finit par raccrocher.
Mais le jeune homme ne s’en laisse pas compter et retente sa chance le jour suivant. Son amour incontestable du cinéma muet, son sérieux et son opiniâtreté auront raison des réserves du vieil homme, flatté quoiqu’il en dise que quelqu’un se souvienne de son glorieux passé.

Ainsi, plus ou moins malgré lui, Jun va devoir se replonger dans son passé, revivre sa jeunesse, de son départ du Japon jusqu’à ce jour où il décide de mettre brutalement un point final à sa carrière alors même qu’il se trouve au sommet de sa popularité. Personne n’a jamais su quelles raisons étaient à l’origine de sa décision : l’irruption du cinéma parlant, fatale à plus d’une grande vedette du muet ? Les lois anti-japonais toujours plus restrictives jusqu’à l’empêcher de tourner ? La désertion d’un public dont l’intérêt se serait reporté sur une nouvelle étoile montante ? A moins que cela ait à voir avec un scandale qui a secoué les studios…
Le vieux monsieur distingué et solitaire de cette année 1964 a été jadis un fringant jeune homme ambitieux et courtisé que Nina Revoyr va nous donner à découvrir peu à peu à l’occasion de ses immersions dans ses souvenirs et les réminiscences de son passé.



Rien ne prédestinait Junishiro Nakabayashi, fils de paysans japonais de Nagano, à devenir sous le nom de Jun Nakayama, une star de cinéma adulée, comme le sera Rudolph Valentino plus tard.
Il a suffit d’une rencontre pour que son destin bascule : de riches Américains en villégiature à l’auberge où il travaille depuis qu’il a quitté le lycée, impressionnés par sa maîtrise de leur langue, l’invitent à intégrer, à leurs frais, l’Université du Wisconsin pour y parfaire son anglais et son amour de la littérature américaine.
A Los Angeles, Jun assiste à Little Tokyo à une représentation théâtrale si mauvaise qu’il va se plaindre auprès du directeur. Soufflé par tant d’aplomb, celui-ci met le jeune homme au défi de faire mieux. Alors qu’il n’a aucune expérience de metteur en scène ou de comédien, Jun accepte. Contre toute attente, le succès sera au rendez-vous. Jun enchaînera les pièces à succès jusqu’à ce qu’un producteur de cinéma le repère.

Le septième Art n’en était alors qu’à ses balbutiements. Hollywood n’était qu’un coin perdu de campagne sur les hauteurs de Los Angeles où, dans une ambiance bon enfant, de jeunes gens pleins d’entrain et d’ingéniosité créaient à partir de pas grand-chose des instants de magie qu’ils mettaient ensuite en boîte.
« Mais les sentiments qui m’envahissaient cependant que j’étais assis dans le noir étaient plus complexes que la simple fierté. Je comprenais également combien notre travail devait paraître hermétique aujourd’hui, pour un public habitué aux voix et aux effets spéciaux, aux coups de feu, à la musique, aux jeux de mots. Cependant, il possédait une fraîcheur et une innocence évidentes, que ce soit dans l’attitude d’Evelyn, dans la mienne, ou dans chaque aspect du film. Nous jouions devant la camera avec une joie sans bornes, comme si nous ne vivions que pour cet instant. Ce qui avait effectivement été le cas, car notre travail n’avait pas résisté au passage du temps. Nos images s’étaient – littéralement – désagrégées. »

Les États-Unis, Californie en tête, connaissaient une montée de racisme envers les Japonais toujours plus virulente. Les nouvelles lois anti-nippons refusaient de considérer les émigrés japonais comme des citoyens à part entière. Jun se verra ainsi cantonné aux rôles “exotiques”, incarnant des personnages troubles, sournois, traitres, incarnation aux yeux des Américains de la nature fourbe orientale.
Au pays, ses compatriotes l’accuseront de faire le jeu des Américains en acceptant de donner une image négative des orientaux et banniront certains de ses films. Plein d’ambition, Jun minimisera toujours les aspects négatifs de ses rôles, n’y voyant que l’opportunité unique offerte à un Japonais d’accéder à la célébrité.
« La fierté, la honte et l’afflux des souvenirs se mêlaient en moi. Car si je comprenais mes réactions devant le film en général, je ne savais comment appréhender l’acteur que j’avais vu sur l’écran. Ce jeune homme était dynamique et intrépide, il n’avait pas peur d’aller à l’encontre de ce qu’on attendait de lui. Ce jeune homme avait travaillé inlassablement pour l’amour de son métier. Je me demandais ce qui lui était arrivé. »

D’ailleurs, si l’Amérique était raciste, est-ce que les studios lui auraient donné ce rôle qui va le propulser au faîte de la gloire ? LE rôle qui lui ouvrira grand les portes de la célébrité et inscrira son nom en lettres de feu au panthéon des premières stars hollywoodiennes.
« Il n’est pas aisé de nos jours, dans l’atmosphère si différente des années soixante, de donner une idée du choc qu’avait représenté Tour de passe-passe cinquante ans plus tôt. C’était une époque où l’on ne s’embrassait pas en public – et voilà que moi, je plaquais mes lèvres sur le cou d’Elizabeth. C’était une époque où, dans les cinémas, les spectateurs japonais étaient assis séparément des Blancs – et voilà que moi, j’avais mon nom qui brillait au fronton des salles. C’était une époque où la plupart des personnages d’Orientaux étaient encore interprétés par des acteurs blancs, ainsi qu’avait fait Mary Pickford la même année dans Madame Butterfly – et voilà que moi, je tenais le premier rôle dans une grosse production. La sensation qu’avait causée notre film était un phénomène absolument sans précédent, qui avait étonné même ceux qui avaient participé à sa réalisation. Ce soir-là, lors de la première, un hoquet de surprise perceptible s’éleva de la foule lorsque Sasaki se pencha au-dessus de l’épaule de Clara et, une fois le rideau baissé, l’ovation debout se prolongea pendant cinq bonnes minutes. »

Dès lors, Jun va connaître une ascension fulgurante. Du jour au lendemain, il sera de toutes les soirées organisées par les studios. Dans des accès d’hystérie, les femmes hurleront son nom lors de son passage, essayant par tous les moyens de le toucher… Tout à sa fierté d’avoir réussi, Jun feindra de ne pas voir ceux qui se détournent sur son passage, de ne pas entendre les ragots xénophobes qui circulent à son encontre.



Outre la minutieuse restitution de la vie de studios d’Hollywood et des pionniers du cinéma muet, la grande force de Si loin de vous réside dans la complexité et l’ambivalence de son personnage central : à la fois conscient de son talent, fier de sa réussite et pourtant faisant toujours preuve d’une extrême courtoisie, d’une retenue pouvant passer pour de la raideur.
Plus il révélait de sa personnalité, plus je pensais à Stevens, le majordome des Vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro. Comme lui, Jun s’en est toujours tenu à ses principes, quitte à faire parfois des mauvais choix, à passer à côté du bonheur, sciemment ou non.

Pourtant, les occasions d’être heureux n’ont pas manqué. Hanako Minatoya, Elisabeth Banks, Nora Niles. Trois femmes, trois actrices, qui l’ont aimé chacune à leur façon et qu’il n’a pas su retenir. Aujourd’hui, septuagénaire et solitaire, il doit s’arranger avec sa culpabilité et ses regrets.
« J’aimerais pouvoir dire, comme beaucoup de gens, que je n’avais pas su reconnaître les moments-clés de mon existence lorsqu’ils s’étaient produits. Mais je ne le peux pas, parce que ce serait faux. Je l’avais su précisément. Je l’avais su précisément et j’avais été incapable d’empêcher cela. C’était comme si j’avais vu se dérouler un événement affreux de derrière la vitre d’une fenêtre sans pouvoir la briser pour intervenir. Ma vie tout entière avait changé au cours de quelques brefs instants et je l’avais su. La seule chose que j’avais ignorée, c’était à quel point elle allait changer et combien ce serait irrémédiable. »

Si loin de vous est un roman multi facettes : passionnante épopée sur la naissance d’Hollywood et les débuts de l’âge d’or des studios ; suspense bien mené qui tient en haleine de bout en bout, même si le final peut paraître une peu trop happy end ; mais surtout, réflexion tout en finesse sur les choix à faire dans une vie, les occasions manquées, les regrets, la cohabitation avec les fantômes du passé. Un très beau roman, marqué du sceau de la langueur, de l’émotion et de la nostalgie.
« Parce qu’il m’apparut alors que le moment où j’étais allé la féliciter en coulisses et où la force de son interprétation m’avait tellement stupéfié que j’en avais été presque sans voix ; que ce moment-là pourrait résumer toute mon existence. Je comprenais à présent que je n’étais pas resté muet parce que je ne savais que dire. J’étais resté muet parce que les mots auraient été trop faibles pour décrire ce que j’éprouvais, et la puissance de ces sentiments m’avait troublé. Et aujourd’hui, bien des années après et bien trop tard pour les regrets, je déplorais cette incapacité à exprimer ce que j’avais ressenti au plus profond de moi, ainsi que les décennies de vide qui avaient suivi. Car j’ai l’impression d’avoir passé de longues années de ma vie à revivre tout le temps cet instant. J’ai l’impression d’avoir toujours été planté là, avec le bonheur à portée de main, brûlant de m’en emparer, mais m’en retenant toujours. »


Un grand merci à Cathulu. Si tes étagères me remercient, les miennes te sont grandement reconnaissantes.


Ce qu’elles en ont pensé :

Amanda : « Un roman nostalgique parfois tout en finesse, parfois soporifique. »

BlueGrey : « Un moment de lecture tout à fait charmant. »

Cathulu : « Un moment de lecture tout à fait charmant. »

Celsmoon : « Malgré une grande sensibilité pour ce type de cinéma, je n’ai pas rêvé. Et je passe sur mon hermétisme aux sentiments de Jun Nakayamo. Je crains avoir eu un rendez-vous manqué avec ce roman qui semble, somme toute, avoir conquis plus d’un lecteur. »

Clarabel : « J’ai adoré ce roman, d’une élégance folle ; il nous balade d’avant en arrière sans nous donner le tournis, offrant une intrigue qui tient en haleine, et qui éblouit en même temps. Et ce sont 375 pages dévorées avec gourmandise et reconnaissance d’un livre bien fait, bien écrit et bien fourni. »

Delphine : « J’ai aimé me plonger dans la folie de la construction des grands studios, dans les faits divers, l’influence des média, le jeu accepté des acteurs, que l’on retrouve comme un jeu de miroir lorsque le petit fils du studio de cinéma, fait sa proposition à Jun dans les années 60. »

Emma : « Une lecture que je recommande pour tous ceux qui veulent en savoir plus sur le cinéma muet, ses codes et ses mises en scène, les immigrés Japonais aux USA au début du XXème siècle, et surtout sur les regrets d’une vie que l’on a particulièrement bien gâchée. »

Joëlle : « J’ai de suite été sous le charme du récit, lent et aux multiples flash back, qui nous plonge dans la vie et la carrière de Jun Nakayama. L’ensemble est empreint de nostalgie et m’a particulièrement touché (…). Un vrai régal ! »

Katell : « Le roman de Nina Revoyr est une lecture plus que plaisante malgré une lenteur, certainement voulue afin de faire ressentir la nostalgie latente et le sépia de l’ambiance des souvenirs, qui derrière le rythme presque ralenti scande une descente au cœur de l’intériorité que le héros a voulu oublier. (…) Une balade dans le temps tout en délicatesse. »

Kathel : « Les thèmes abordés, ambition, racisme, culpabilité et regrets ainsi que la vie sentimentale de Jun, intimement mêlée à sa vie professionnelle et racontée avec beaucoup de pudeur, font que j’ai passé un bon moment. »

Keisha : La petite intrigue policière qui baigne dans les non dits de Jun est subtilement annoncée au tiers du roman et peut relancer l’intérêt du livre d’après certains avis.

Leiloona : Un roman qu’il faut apprivoiser : l’écriture condensée est loin des standards habituels et elle met le lecteur à distance de l’histoire. Malgré tout, au fil des pages, je me suis attachée aux personnages, et surtout à Jun que la vie n’a pas forcément épargné mais qui garde toujours une certaine prestance. »

mAlice: « J’ai trouvé ce roman fort intéressant, mais très froid, manque d’émotion évident en ce qui concerne le personnage de Jun Nakayama. (…) Au final j’ai trouvé ce roman intéressant oui, mais un soupçon soporifique. »

Miss Alfie : « Hélas, comme souvent, un épilogue sympathique, mais trop étoilé, donne un parfum de trop parfait à cette fin qui aurait peut-être mérité plus d’ambivalence pour coller à la personnalité finalement complexe de Jun… Ceci dit, on ne rechignera pas devant un roman au goût de rêve américain qui nous entraîne en plus dans les rues de Little Tokyo au début du siècle ! »

Nanne : « “Si loin de vous” est le roman de la nostalgie sur le temps qui passe, des occasions manquées et des amours tus ou dissipés. C’est un roman comme un paravent japonais, filtrant le superflu pour ne laisser apparaître que l’essentiel. »

Papillon : « Un roman agréable à lire pour les vacances mais qui ne me laissera pas un souvenir impérissable… »

Praline : « Le style est simple, tout en finesse comme notre personnage. L’usage du flash back et du fondu est très maîtrisé, donnant à ce roman une grande douceur. Beaucoup de nostalgie, de réminiscences pour un homme en fin de vie qui apprend tardivement à assumer son passé. Superbe ! »

Saxaoul : « Vie des acteurs -réels ou fictifs-, relations avec les studios, gloire, fêtes, histoires entre les uns et les autres : tout y est ! Ce n’est cependant pas le seul aspect intéressant de ce livre qui évoque également la montée du racisme anti-japonais et propose une réflexion sur le temps qui passe, les regrets et la relation avec son propre passé. (…) Bref, j’ai passé un agréable moment en compagnie de ce livre ! »

Stephie : « J’ai vraiment trouvé ce roman délicieux, j’ai pris énormément de plaisir à cette lecture. Certes, comme je l’ai lu à de nombreuses reprises, le rythme y est lent. Mais j’ai pris un plaisir fou à rentrer dans cet univers désuet, à partager le destin de tous ces personnages abîmés par la célébrité et à suivre Jun jusqu’à la révélation de l’événement qui a complètement inversé le cours de sa carrière. »

Sylire : « Je dois dire toutefois que la première partie m’a semblé un peu longue en raison de nombreuses digressions (qui ont leur importance, mais je ne l’ai compris qu’après). Je me félicite d’avoir persévéré car j’ai adoré la seconde partie du roman, concentrée sur les raisons qui ont provoqué la chute professionnelle de l’acteur. »

D’autres avis répertoriés sur BoB.

Si loin de vous, Nina Revoyr
(The age of dreaming) Traduction de l’anglais (États-Unis) : Bruno Boudard
Phébus (2009) – 376 pages

Une affaire de femmes ANGELOU, Maya - Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage

angelou-oiseau-cage Quand ses parents se séparent, Marguerite a quatre ans. Avec son frère Bailey, d’un an son aîné, elle est envoyée chez grand-mère, Momma.
De Californie, les enfants arrivent dans un petit village du sud profond, Stamps en Arkansas.
« A Stamps, la ségrégation était si totale que la plupart des enfants noirs ne savaient pas, en vérité, à quoi ressemblaient exactement les Blancs. Excepté qu’ils étaient différents, et qu’il fallait avoir peur d’eux, et cette peur traduisait aussi l’hostilité des faibles contre les puissants, des pauvres contre les riches, des travailleurs contre les patrons et des mal habillés contre les bien vêtus. »
« Stamps, Arkansas, c’était Fouett’Andouille, Géorgie ; Pendez-Les-Haut-et-Court, Alabama ; Te-Trouve-Pas-Ici-au-Coucher-du-Soleil-Négro, Mississippi, ou n’importe quel autre nom tout aussi évocateur. Les gens à Stamps disaient que les préjugés des Blancs de notre ville étaient tels qu’un Noir ne pouvait pas acheter de la glace à la vanille. Sauf pour la Fête nationale. Les autres jours, il devait se contenter de glace au chocolat. »

Dans cette bourgade du sud, Momma gère d’une main de fer la seule épicerie noire des environs, avec son fils invalide, Oncle Willie. Figure respectée des villageois, elle élève Marguerite et Bailey comme elle tient son magasin : avec fermeté, voire sévérité, mais toujours avec intégrité. Femme pieuse, elle fonde l’éducation des enfants selon les principes de la religion.
« Son univers était bordé de tous côtés par le travail, le devoir, la religion, et le souci de rester « à sa place ». Je ne crois pas qu’elle ait jamais su qu’un amour profond imprégnait tout ce qu’elle touchait. »
C’est dans ce cadre que les Marguerite et son frère vont passer leur enfance, hantés par l’abandon de leurs parents.
« Les jours de la semaine tournaient autour de la même roue. Ils se succédaient, si constants, si inévitables, que chacun semblait être l’original du brouillon de la veille. »

Un jour, alors qu’ils le croyaient mort, leur père vient les chercher. Mais plutôt que de les emmener avec lui en Californie, il les dépose à St Louis, chez leur mère.
Les enfants vont y découvrir un autre monde, plus urbain, moins sclérosé, plus mélangé. Mais le viol de Maya par le compagnon de sa mère obligera les enfants à retourner à Stamps, chez Momma.



Dans Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, Maya Angelou rend compte des premières années de sa vie : sa tendre enfance ballottée entre sa grand-mère, son père et sa mère, son viol, à l’âge de huit ans, son entrée à la compagnie des tramways de San Francisco où elle sera la première femme noire à être engagée. Le récit se referme sur la naissance de son fils, Guy, alors qu’elle n’a que dix-sept ans.

Entre roman et autobiographie, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage rassemble des fragments de vie, des bribes de souvenirs, plus ou moins anecdotiques (et donc plus ou moins captivants). L’auteur y décrit comment les épreuves parfois douloureuses par lesquelles est passée la jeune Marguerite Johnson ont forgé sa personnalité et feront d’elle Maya Angelou, la poétesse, écrivain, actrice et militante pour les droits civiques célébrée par les États-Unis.

Paradoxalement, si on peut être reconnaissant à Maya Angelou de ne jamais verser dans le larmoyant, le misérabilisme ou la victimisation, on peut en revanche lui faire reproche d’une trop grande distance, d’un détachement qui frise souvent la froideur (réserve, pudeur, protection ?).
Seuls transpirent de ses pages l’amour et l’admiration qu’elle voue à son frère, Bailey, et à sa mère :
« De tous les besoins (il n’y en a aucun d’imaginaire) qu’éprouve un enfant solitaire, celui qui doit être satisfait si l’espoir doit exister, et un espoir de plénitude, c’est le besoin constant d’un Dieu à toute épreuve. Mon beau petit frère noir fut mon royaume sur terre. »

« La beauté de maman la rendait puissante et son pouvoir la rendait totalement sincère. (…) Elle subvenait à nos besoins avec efficacité, humour et imagination. (…)
Malgré toute sa gaité, Vivian Baxter était sans merci. A l’époque, un dicton courrait à Oakland qui, si elle ne le citait pas elle-même, expliquait son attitude. « Compassion voisine avec con dans le dictionnaire et je ne sais même pas lire. » Son tempérament ne devait pas s’assagir avec le passage des années, et, quand une nature passionnée ne se tempère pas d’un peu de pitié, le mélodrame n’est vraisemblablement pas loin. Dans chaque explosion de colère, ma mère était juste. Elle avait l’impartialité de la nature avec le même manque d’indulgence ou de clémence. »

D’ailleurs, ce qui saute aux yeux dans Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage c’est la force et la noblesse de ses grandes figures féminines avec, en tête, Momma, toujours digne et droite, même humiliée par de stupides gamines, et Vivian, jeune mère aimante, beauté aérienne et fougueuse qui dévore la vie. Il y a aussi Mrs Flowers qui donnera à Maya l’amour des livres et lui montrera comment la littérature peut changer la vie, la sortant peu à peu du mutisme consécutif à son viol. Les hommes, eux, n’ont pas le beau rôle.



Plus qu’un simple récit autobiographique, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage aborde donc des sujets comme le féminisme et la littérature, mais aussi celui de l’identité (souffrant d’un complexe d’infériorité, la jeune marguerite se trouvait trop grande, trop gauche, d’une couleur de peau pas d’un beau noir…), de la ségrégation (noirs/blancs, hommes/femmes), du racisme (Maya Angelou n’hésitant pas à se montrer parfois critique vis-à-vis de la communauté noire), du viol…

Plus militant qu’affectif, ce récit bien qu’intéressant à plusieurs niveaux s’est révélé un peu trop froid pour parvenir à m’émouvoir réellement. Il n’empêche que j’ai eu plaisir à être témoin de la fuite de l’oiseau, enfin libéré de sa prison, et à assister à son envol.


Pour avoir un aperçu du parcours exceptionnel de Maya Angelou une visite sur son site web s’impose.
Merci à Delphine pour son généreux don.


Ce qu’elles en ont pensé :

Cathulu : « Je suis restée totalement extérieure et comme à la moitié du livre nous n’avions pas abandonné le monde de l’enfance de Maya Angelou, j’ai jeté l’éponge. »

Delphine : « Dans ce récit, considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature américaine, Maya Angelou relate son parcours hors du commun, ses débuts d’écrivain et de militante dans l’Amérique des années 1960 marquée par le racisme anti-Noir, ses combats, ses amours. Son témoignage, dénué de la moindre complaisance, révèle une personnalité exemplaire. A la lire, on mesure ? Mieux encore ? Le chemin parcouru par la société américaine en moins d’un demi-siècle… »

Enna : « Son témoignage personnel est aussi un témoignage universel. »

Joëlle : « Un document intéressant à lire mais qui n’a pas eu l’impact que je pensais qu’il aurait sur moi. »

Keisha : « En refermant ce premier tome de souvenirs, on n’a qu’une envie, découvrir la suite. Je suis tombée sous le charme de cette façon pudique, émouvante et souvent drôle de raconter ses premières années. »

Papillon : « Depuis La case de l’Oncle Tom, j’ai beaucoup lu sur cette thématique mais c’est la première fois que je lis un témoignage sur la ségrégation écrit par une femme noire, et c’est le principal intérêt de ce livre. »

D’autres avis sont répertoriés sur BoB.



Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, de Maya Angelou
(I Know Why the Caged Bird Sings) - Traduction de l’anglais (États-Unis) : Christiane Besse
Le Livre de Poche n° 31533 (2009) - 343 pages

Tomber dans le ciel ANGELOU, Maya - Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage

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Sky through trees © Tim Rohe




« L’herbe crissa et je me levai d’un bond. Louise Kendricks pénétra dans mon bosquet.
(…)
- Que fais-tu ici toute seule, marguerite ?
Elle n’accusait pas, elle se renseignait. Je lui répondis que j’observais le ciel.
(…)
Elle leva la tête.
- Tu ne peux pas voir beaucoup de ciel d’ici.
Puis elle s’assit non loin de moi. Découvrant deux racines saillantes, elle posa de minces poignets dessus comme si elle avait été dans un fauteuil. Lentement, elle appuya son dos contre le tronc. Je fermai les yeux en pensant à la nécessité de me trouver un autre endroit et à l’impossibilité probable qu’il en existât un présentant les mêmes avantages. J’entendis de petits cris en cascade et, avant que j’aie pu rouvrir les yeux, Louise saisit ma main.
- Je tombais (elle secoua ses longues nattes), je tombais dans le ciel !
Je l’aimais d’être capable de tomber dans le ciel et de l’avouer. Je suggérai :
- Essayons ensemble. Mais il faut qu’on se redresse après avoir compté jusqu’à cinq.
- Tu veux qu’on se tienne par la main ? dit Louise. Juste au cas ?
J’acceptai. Si l’une de nous tombait, l’autre pourrait la tirer d’affaire.
Après quelques dégringolades dans l’éternité (nous savions toutes deux ce que c’était), nous éclatâmes de rire à l’idée d’avoir joué avec la mort et la destruction, et de leur avoir échappé.
- Regardons ce bon vieux ciel en tournant, dit Louise.
Nous prenant par les mains, nous nous mîmes à tourner au milieu de la clairière. Tout doucement d’abord. Le menton levé et les yeux fixés sur le séduisant morceau d’azur. Plus vite, juste un peu plus vite, puis plus vite et encore plus vite. Et puis finalement l’éternité pris le dessus. Impossible de nous arrêter de tourner jusqu’à ce que l’exigeante gravité m’arrachât aux mains de Louise et me renvoyât à mon sort en bas – non, au-dessus, pas en bas. Je me retrouvai saine, sauve et étourdie au pied du sycomore. Louise avait échoué sur ses genoux de l’autre côté du bosquet.
A coup sûr, le moment était venu de rire. Nous avions perdu, mais sans rien perdre. Nous commençâmes par glousser et ramper en titubant l’une vers l’autre, puis nous éclatâmes d’un gigantesque fou rire, suivi de grandes tapes dans le dos et d’autres rires. Nous avions ridiculisé ou fait mentir quelque chose et n’était-ce pas là un exploit formidable ?
En osant défier l’inconnu avec moi, Louise devint ma première amie. »
(p.171-174)

Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, de Maya Angelou
(I Know Why the Caged Bird Sings) - Traduit de l’anglais (États-Unis) : Christiane Besse
Le Livre de poche n°31533 (2009) – 343 pages

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