30042007
Dis papa, c'est encore loin le nouveau monde ? TAN, Shaun - Là où vont nos pères
En pleine nuit, avec pour seul bagage sa modeste valise dans laquelle il a pris soin de glisser la photographie de sa famille, un homme arrive à la gare. Il abandonne sa femme et sa fille sur le quai et monte seul dans le train.
Pour quelles raisons les quitte-t-il ? Part-il définitivement ? Où va-t-il ? Après son voyage en train, il embarque sur un énorme paquebot, en compagnie de centaines d’autres, comme lui, et arrive enfin à destination, dans ce pays inconnu où il vient "en éclaireur" trouver une vie meilleure et libre.
Mais son voyage loin de s’achever ne fait que commencer : il va devoir s’acclimater à ce nouveau monde, comprendre les rouages de cette société qu’il ne connaît pas, en apprendre la langue et les usages pour pouvoir se bâtir une vie nouvelle. Dans cette ville impressionnante, il va rencontrer d’autres migrants comme lui, qui l'aideront et lui conteront leurs parcours.
Histoire sans paroles. La langue universelle existe. Shaun Tan l'a trouvée : le dessin, plus fort que l’Esperanto ou l’Anglais. Là où vont nos pères en est une parfaite démonstration qui finira de convaincre les plus incrédules.
Véritable OGNI (objet graphique non identifié), ce livre n'est pas tout à fait une bande dessinée, car il n’y a aucun texte, ni phylactère (ce n’est pas une maladie honteuse, mais le nom "savant" désignant une bulle de texte, ça en jette hein ?) mais bien plus qu’un simple recueil d’illustrations, car Shaun Tan fait preuve d’une puissance narrative et d’une maîtrise du découpage exceptionnelles.
En réussissant à nous mettre dans la peau d’un migrant et à nous faire ressentir cette condition si particulière, Tan réalise un vrai coup de force. Comme le héros de son récit initiatique, il nous plonge dans un univers onirique, à la lisière du rêve et du cauchemar, où l’introduction du fantastique ne fait que souligner sa difficulté d’appréhender ce monde étrange, si proche et pourtant si différent de celui qu'il vient de quitter. Comme le héros, nous sommes éberlués par ce que nous voyons, déconcertés par chaque nouveau détail du quotidien devenu obstacle à surmonter, désespérés et abattus par notre difficulté à communiquer et à nous faire comprendre. On se retrouve déraciné, perdu au milieu d’un monde qui n’est pas sans rappeler Les temps modernes de Chaplin, Metropolis de Fritz Lang ou l’univers de Salvador Dali.
Toute l’émotion de Là où vont nos pères passe donc par le dessin, rien que le dessin. Un dessin réaliste, d’une grande douceur, triste même par moments, uniquement décliné dans les tons sépia, noir et blanc, comme les vieux albums photos de famille. Pour le rendre encore plus efficace, Shaun Tan a pris soin de rendre son récit universel et intemporel : les vêtements ne sont pas datés, les visages ne sont ni tout à fait caucasiens ni tout à fait asiatiques, les villes sont trop oniriques pour ressembler à des lieux existants (même si l’arrivée du paquebot rappelle fort New York et Ellis Island), l’alphabet utilisé dans ce nouveau monde est constitué de symboles graphiques bizarres…
Là où vont nos pères est un ouvrage d’une grande beauté formelle où se succèdent des illustrations pleine page, voire double page, et des planches découpées d’une multitude de vignettes. Il est vivement conseillé de prendre le temps d’observer, de détailler chaque illustration. Cet album a demandé quatre années de travail à Shaun Tan qui s’est notamment inspiré du récit de son père, qui a quitté la Malaisie en 1960 pour rejoindre l’Australie. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il a pris le parti d’une vision idéalisée de l’immigration.
Parallèlement au livre, une pièce de théâtre a été créée : The Arrival (titre original de l’album, plus fidèle à l’esprit du récit à mon avis) dont j'ai joint quelques images dans le diaporama ci-dessous.
Le site officiel de Shaun Tan
Les avis de Menear, qui m’a donné envie de découvrir ce livre, et de Chiffonette.





Commentaires
Je suis vraiment séduite… Je l’ajoute immédiatement à ma LAL!
30 avr. 2007 23:19:00
Allie a dit…
Ça m’a l’air magnifique! Je le note!
30 avr. 2007 23:27:00
Cuné a dit…
Phylactère…. Oui, ça en jette ;o))
Et ce slide, oh la la, quelle beauté (le contenu et la manière de faire).
Impressionnée, ce matin.
1 mai 2007 07:39:00
Florinette a dit…
Ces dessins sont magnifiques et encore je ne les vois qu’à travers ton blog, je suis ébahie devant ce graphisme, les détails, les expression…je vais aller le voir de visu, j’en ai vraiment envie !
1 mai 2007 12:10:00
Pascal a dit…
C’est superbe! Que de beauté et de poésie dans ces illustrations.
1 mai 2007 17:25:00
InColdBlog a dit…
@ Kalistina, Allie, Florinette, et Pascal : c’est vraiment un objet à part, un bel album qu’on ne se lasse pas de feuilleter, et refeuilleter pour les illustrations mais aussi pour son propos et les émotions qui s’en dégagent. Et ça parle aussi bien aux petits qu’aux plus grands, chacun à son niveau.
@ Cuné : il ne reste plus qu’à trouver le bon moment pour le replacer dans une conversation, l’air de rien
2 mai 2007 16:58:00
Mme patch a dit…
Rien que la couverture me donne envie…je ne suis pas adepte de BD, mais là, ça m’a l’air vraiment différent et beau…merci de nous le faire découvrir ;o)
2 mai 2007 20:11:00
InColdBlog a dit…
@ Mme Patch : moi non plus je n’ai pas la culture BD dans les gènes, mais comme je l’ai déjà dit sur le commentaire laissé à Ménéar, ce livre-là va bien au-delà de la simple BD. Un vrai coup de cœur pour moi.
3mai 2007 09:35:00
Gachucha a dit…
La couverture ne m’attirait pas (trop mélancolique), et puis je suis passé chez mon libraire… et je l’ai pris… Je lirai ton article après.
7 mai 2007 17:25:00
InColdBlog a dit…
@ Gachucha : J’ai hâte de connaître ton avis.
7 mai 2007 18:58:00
Gawou a dit…
tout pareil que Cuné, j’adoore le slide. Et ça ne me donne que plus envie d’enfin lire cette BD que je vois sur beaucoup de blogs
14 mai 2007 09:24:00
InColdBlog a dit…
@ Gawou : merci à toi Gawou. Et si en plus, ça te donne envie de découvrir cet album, j’ai gagné ;o)
15 mai 2007 17:18:00
malaurie a dit…
Un grand merci à toi pour m’avoir remis en mémoire cette BD que j’avais feuilleté en librairie et omis de noter ses références. Ouf !
20 mai 2007 23:57:00
InColdBlog a dit…
@ Malaurie : y’a pas d’koi, ça aurait été dommage que cet album passe aux oubliettes de ta mémoire ;o)
21 mai 2007 20:02:00
sylvie a dit…
j’ai moi aussi beaucoup aimé cette BD. C’est un travail original d’une grande qualité et le style réaliste et onirique fait passer beaucoup d’émotions. Comme tu le dis très bien dans ton post, le lecteur est amené à se confronter à la nouveauté et l’étrangeté au quotidien.Nourriture, langage, écriture, paysages, faune et flore… tout est nouveau et résonne de manière étrange, étrangère. J’ai monté un petit diaporama avec quelques images de ce livre sur mon post, avec le poème être ange de Prévert.
8 févr. 2008 14:12:00
InColdBlog a dit…
@ Sylvie : bravo pour le montage et ce poème de Prévert, que je ne connaissais pas !
11 févr. 2008 13:12:00
Bravo pour cet article et pour le slide.
Cette BD est absolument remarquable, j’ai été littéralement enchanté !
@ Julien : cette BD, qui n’en est pas vraiment une d’ailleurs, a été un vrai coup de coeur pour moi. Je n’ai pas encore trouvé d’avis mitigé ou négatif à son sujet…