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Jean-Siméon Chardin – La marmite de cuivre (entre 1750-1760) © Musée du Louvre

« Ma mère aussi, pour moi, est toute pétrie de musique.
Elle ne savait écouter ses disques que trop fort, comme si elle était sourde. Ça doit être une manie qu’elle m’a transmise.
Je crois qu’à part le bruit de l’aspirateur, la seule chose qui trouait le silence chez mes parents, c’étaient des chansons d’amour. Elle avait une faiblesse inavouable pour Mike Brant. A bien y réfléchir, je trouve troublant qu’elle ait nourri une telle admiration pour un type qui passait son temps à se défenestrer… C’est un modus operandi qu’elle n’a jamais testé. Peut-être parce que, habitant un pavillon de banlieue, on était un peu juste en étages. Ça manquait de hauteur. Du coup, elle avait le suicide modeste. »
(p. 160-161)


vélo pliant, pour adulte, presque neuf.

« Un jour de février, il y a deux ans, dans la cuisine, nous préparions des beignets. Je les découpais, elle surveillait l’huile. Toute la maison sentait déjà la friture, le sucre et la cannelle. Le genre d’odeur qui met le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux. En fond sonore, Radio Nostalgie couvrait à peine les grésillements du bain d’huile. On parlait de mes anciens amis d’Alsace, ceux qu’elle avait connus, elle voulait savoir si j’en avais des nouvelles. Je lui ai répété ce que je savais par Myriam, mon amie de lycée avec qui je suis toujours resté en contact. Il y avait les nouveaux mariés, les toujours célibataires, les déjà divorcés. Les sans-enfants, les avec-enfants. On disait que le temps passe, que les sentiments font pareil, que c’est la vie, et pourquoi certains restent quand d’autres se séparent…
Je lui ai demandé si elle aimait toujours mon père.
C’était une question un peu brutale. Mais là, en regardant les premiers ronds de pâte dorant dans la friture, je me sentais gonflé, moi aussi d’une sorte d’ivresse délicate, quelque chose qui se lève dans le cœur.

Je me souviens de la chanson qui est passée à cet instant à la radio. Ultra Moderne Solitude.
Elle regardait comme moi les coussins de pâte devenir des beignets, attentive comme une accoucheuse, l’écumoire à la main pour les sauver du péril. Quand elle a répondu, j’avais presque oublié ma question. Je pensais qu’elle s’était noyée dans la graisse et qu’elle avait brûlé.
– Tu sais, je crois qu’au bout de pas mal d’années, on est tellement habitués l’un à l’autre qu’on ne se pose plus la question. Pas très glamour, comme réponse, mais c’était à prévoir. Je n’ai pas insisté. Avec mon verre retourné, je suis revenu tailler des ronds dans la pâte. Mais comme si sa pensée suivait la mélodie de Souchon à la radio, elle a continué sans me regarder :
– Je crois que maintenant, après tout ce qui s’est passé, personne ne pourrait plus nous aimer, et on ne pourrait plus aimer personne d’autre. Je ne sais pas si on était faits l’un pour l’autre au départ, quand on s’est connus… Mais maintenant oui, c’est sûr. »
Elle a sorti les beignets du bain, plongé mes rondelles toutes fraîches. Ça a fait pshhh.
J’ai posé mes doigts sur son poignet gauche tout chaud et un peu gras. Sa main droite a lâché l’écumoire et s’est posée sur ma main. Nos doigts se sont croisés, puis serrés à en devenir blancs. On regardait tous les deux l’huile bouillante. Il ne fallait rien ajouter, respirer presque pas. Si nous avions pleuré à cet instant, les larmes en tombant dans l’huile auraient fait pshhh.
Mais on ne pleure pas dans ces moments-là. On pleure après. Quand on a compris. Quand on a pris le temps de digérer l’incident, d’avaler les couleuvres, quand la main sur la gorge desserre son étreinte. Quand on y repense et qu’on se dit : Je suis un mauvais fils. Je suis si loin, vous êtes si seuls.
Ne m’abandonnez pas.
Mon père, ma mère, ne m’abandonnez pas. »
(p162-164)

Bonheur fantôme, d’Anne Percin
Le Rouergue – Collection La Brune (2009) – 220 pages