18062012
Leurre de Paris BOISSEL, Xavier - Paris est un leurre
Saviez-vous que pendant la première guerre mondiale, l’état-major français avait entrepris le projet fou de construire un Paris « bis » en région parisienne pour contrer l’aviation allemande et protéger la population des bombardements ennemis ?
C’est dans un article de Slate.fr paru en novembre dernier (reprenant les informations de Ptak Science Books) que j’ai eu vent pour la première fois de cette histoire ahurissante.
Aussi quand j’ai appris que les éditions Inculte publiaient un essai de Xavier Boissel sur le sujet, Paris est un leurre, je n’ai pas hésité une seconde.
J’aurais dû. Car si Paris est un leurre, l’essai de Boissel, à sa façon, en est un également.
Quand débute le premier conflit mondial, l’aviation en est encore à ses balbutiements ; le premier vol motorisé contrôlé réalisé par les frères Wright date seulement de 1903 !
Effectués depuis des Zeppelins, puis des bombardiers Gotha G, les bombardements aériens allemands étaient approximatifs et faisaient peu de victimes, mais leur impact psychologique sur l’ennemi était considérable.
À cause des systèmes de défense antiaérienne, ces bombardements, réalisés à faible altitude, se faisaient essentiellement de nuit. Sans l’aide des systèmes de navigation et de repérage modernes qui n’existaient pas encore, les pilotes allemands se repéraient en fonction de ce qu’ils pouvaient distinguer dans l’obscurité depuis leur avion : routes, lignes de chemin de fer, usines, monuments éclairés…
À partir de ce constat, l’armée française échafaude le projet fou de construire une réplique de Paris sur une zone inhabitée, pas trop éloignée de la capitale pour ne pas éveiller la suspicion des pilotes.
Pour mener son projet à bien, le gouvernement fait appel à l’ingénieur Fernand Jacopozzi, qui gagnera plus tard ses lettres de noblesse en créant les illuminations de fin d’année pour les grands magasins parisiens. Le plus grand fait d’arme de celui qui fut surnommé le magicien de la lumière restera l’illumination de la tour Eiffel avec la pub Citroën en 1925.
Trois zones distinctes sont retenues ; la plus grande difficulté aura été de trouver un bras de Seine reproduisant parfaitement la courbe si caractéristique qui coupe Paris en deux.
La première tranche de travaux est engagée en 1917 près de Villepinte, sur la zone dite de l’Orme de Morlu. Là est construite une fausse gare de l’Est, dont les bâtiments sont figurés par des structures en bois, recouvertes de toiles censées imiter les verrières sales des usines. Le tout est éclairé par en-dessous par des lampes à acétylène de différentes couleurs dont il a fallu doser l’intensité lumineuse de façon à attirer l’attention des pilotes allemands sans qu’ils subodorent le subterfuge. Immobiles ou en marche, les trains sont également simulés grâce à un ingénieux système d’éclairage.
« En un mois et demi, il (Jacopozzi) installe des structures de bois sur lesquelles sont fixées les douilles de 250 000 ampoules de six couleurs différentes, alimentées par 90 km de câble électrique. »
De ces premières constructions ne subsistent que quelques photographies publiées en octobre 1920 dans L’Illustration. On ne saura jamais si le stratagème aura été efficace ou non : l’Armistice de novembre 1918 est signé avant que l’ensemble soit achevé.
« Du faux Paris, qui n’a donc existé qu’à l’état d’esquisses et d’illuminations, il ne reste rien. Quelques photographies, deux ou trois articles perdus dans des livres poussiéreux, exhumés de la mémoire de la presse populaire ou de quelques archives personnelles. Si ce n’était ces articles, on se dirait presque que l’histoire de ce faux Paris est elle-même un fake, un de ces faux récits inventés de toute pièce (…) »
Accompagné de son ami photographe Didier Vivien et du fils de celui-ci, Xavier Boissel décide d’aller sur le terrain, vérifier s’il peut déceler des traces du faux Paris sur les sites qui avaient été choisis. Il n’y a trouvé qu’un centre commercial, un terrain de tir à l’abandon, un terrain vague qui a dû servir de terrain d’exploration pour amateurs de paintball… Rien, bien évidemment, ne subsiste des quelques cabanons construits en 1918.
« Si nous n’avons pas retrouvé les lieux où fut édifiée la fausse gare de l’Est, ni l’emplacement exact où se trouvait le transformateur électrique assurant l’alimentation de l’objectif A, s’il semble improbable, sinon impossible de retrouver l’endroit précis où l’on pût dire « c’est ici, sur ce terrain, que s’est matérialisée l’ébauche stylisée d’une reproduction de la capitale », le paysage, les plans et les photographies qui en restent dessinent une constellation d’images lacunaires, propice à une nouvelle forme de rêverie. Ce fait historique marginal, les indices ténus qu’il aura semés, les fils quasi invisibles qu’il aura tressés, ouvrent les possibilités d’un éveil encore chevillé au rêve. Sa trame globale, faite d’incertitudes et de réminiscences, nous offre l’occasion de fermer humblement les yeux sans avoir peur dans le noir de nos paupières et de les ouvrir à la pleine clarté du jour. »
Si l’histoire insensée de la construction de ce Paris fictif est passionnante, elle ne sert à Xavier Boissel que de point de départ pour un essai socio-philosophique sur le leurre (tactique, depuis le cheval de Troie aux blindés gonflables irakiens de la guerre du Golfe; ou social, le Paris d’aujourd’hui comme leurre du Paris d’hier). On y croisera les figures tutélaires de Baudrillard, Kracauer, Debord… mais on n’y apprendra rien de plus sur le faux Paris que ce qu’on a déjà pu en lire dans les articles parus sur le web.
Le propos est sans doute passionnant pour qui s’intéresse à la question, mais moi qui y étais venu chercher des informations inédites sur le faux Paris, j’en ai été pour mes frais. Je me suis d’autant senti plus lésé qu’à aucun moment la quatrième de couverture ou les différentes présentations de l’ouvrage que j’ai pu lire avant de l’acheter ne m’ont détrompé quant à son contenu réel.
Passionnant et complet, le site dédié Paris est un leurre présente les rares documents parus dans la presse de l’époque et les photos de Didier Vivien (à noter que les reproductions - dans un noir et blanc de piètre qualité - de quelques-unes de ces illustrations ont été reléguées en fin d’ouvrage).
Sur le même sujet, et même si l’on n’en apprend pas plus, j’ai trouvé plus intéressant l’angle choisi par Bruce Bégout pour son article Faux Paris paru dans le numéro 3 de la revue Feuilleton.
Si le sujet vous intéresse, vous pouvez écouter ici l’intervention de Bruce Bégout à la librairie Mollat de Bordeaux (pour zapper tout le blabla de promo, commencez la lecture à 4’12).
Paris est un leurre, de Xavier Boissel
Inculte (2012) - 128 pages





Commentaires
Eh bien voilà, grâce à toi nous ne nous leurrons pas sur ce livre : très bien !
Je comprends ta déception face au contenu du livre, mais tu me fais découvrir un sujet passionnant dont j’ignorais tout.
Ah oui, j’aurait été intéressée par le faux Paris.. mais pas tant que ça par le reste. je passe.
Quel dommage d’avoir seulement traité la notion de leurre et d’avoir oublié le mot Paris, d’avoir transformé une très bonne idée (enrichissante dans les détails et les informations historiques) en un essai visiblement fade. Je passe donc mon tour, avec un regret.
Quel malheur… si j’ose ! Dommage pour le traitement du sujet dont j’ignorais tout ! Je vais suivre tes liens !
Dommage, cette histoire est pourtant tout à fait extraordinaire, il a mis l’idée de leurre en application immédiate on dirait
je vais faire le choix du site c’est plus sûr
@ Brize : autant savoir à l’avance à quoi s’attendre, ça évite toute déception. Les personnes à la recherche d’un essai philo sur le leurre devraient y trouver leur bonheur.
@ Ys : le sujet est véritablement passionnant, c’est la raison pour laquelle je me suis précipité sur cet ouvrage. Il y aurait là, je trouve, un bon prétexte à uchronie, non ?
@ Karine:) : les liens devraient assouvir pleinement ta curiosité sur cette aventure folle (et méconnue) du faux Paris.
@ Philisine Cave : attention, je ne remets pas en cause la qualité de cet essai, c’est simplement que je l’ai trouvé hors-sujet.
Si le titre de l’ouvrage, Paris est un leurre, peut prêter à confusion, son sous-titre, La véritable histoire du faux Paris, lui, ne laisse aucun doute sur son contenu. Or ce sujet n’est qu’un point de départ à autre chose. C’est à ce niveau que j’ai trouvé qu’il y avait tromperie sur la marchandise.
Pour ce qui est des supposées informations historiques inédites, il semblerait que les seuls éléments à disposition du public soient ceux diffusés sur les sites. Ce qui de tout évidence ne suffit pas à faire l’objet d’un livre.
@ Asphodèle : les liens devraient suffire à faire ton bonheur.
@ Dominique : le mini-site, ainsi que les liens, donnent un aperçu complet de cette extraordinaire histoire.
Je vais me contenter des liens… Le sujet est amusant mais je ne fais pas partie des passionnées potentielles!
Ah ben zut, je comptais l’offrir, mais vu ce que tu en dis je suis refroidie …
en effet quel sujet ! je vais regarder le site de plus près.
j’avais entendu parler de ce “leurre”, mais j’avoue que je ne suis pas attirée par une histoire de Paris, plus par “une histoire du leurre à travers les siècles” !
@ Gwenaëlle & Theoma : bonne balade de liens en liens (telles Jeanne la Tarzane, de liane en liane) .. Ok, je vais me coucher de suite…
@ Leiloona : l’article de BibliObs paru ce matin devrait te conforter dans ta première idée.
@ Lystig : Xavier Boissel “rappelle que la guerre est un moment propice au faux et usage de faux: pendant la Seconde Guerre mondiale, l’illusionniste britannique Jasper Maskelyne a créé le Magic Gang, qui a dissimulé le port d’Alexandrie aux hommes de Rommel grâce à un système d’éclairages et de miroirs ; pendant la guerre du Golfe, l’armée irakienne a mis au point des tanks AMX-155 en caoutchouc, gonflables au sèche-cheveux et réparables avec de simples rustines, sur lesquels les Américains s’acharnaient en vain”.
C’est bien ce que tu cherches, non ?
Dommage en effet d’avoir été quelque peu trompé par le titre. Heureusement pour toi, il n’y a que 128 pages, tu n’as pas perdu ton temps avec un pavé.
@ Jérôme : et ça ne devait pas être si barbant que ça, puisque je suis allé jusqu’au bout
Ah ce sujet avait l’air passionnant, dommage qu’au final il y ait un peu tromperie sur la marchandise ! Du coup je ne pense pas le lire…
Mais je vais voir le site internet !
@ Touloulou : peut-être que ta visite sur le site Internet te donnera envie de te plonger dans le bouquin…
oui !!
@ Lystig : CQFD