teule-mangez-voulez En cette « bien belle journée » d’août 1870, Alain de Monéys se rend à la foire de Hautefaye, le bourg voisin.
Le dévouement et l’altruisme de ce jeune périgourdin de 28 ans, largement appréciés parmi ses condisciples, lui ont valu d’être nouvellement élu à l’unanimité adjoint au conseil municipal de son village.

Comment se fait-il alors qu’à peine deux heures après son arrivée à Hautefaye, il succombe au calvaire infligé par les six cents personnes présentes à la foire, après avoir été préalablement lynché, torturé, ferré, amputé, énucléé, écartelé, brûlé vif et pour finir… mangé ?
Comment, sur un simple malentendu, une population a priori paisible s’est-elle transformée en une horde barbare ?
Pourquoi parmi tous ces gens, qui tous connaissaient de Monéys au moins de réputation, n’y en aura-t-il qu’une poignée pour tenter de le soustraire à la bestialité de la foule assoiffée de sang ?
Certes, le conflit en cours avec la Prusse et la sécheresse exceptionnelle de cet été-là exacerbaient la rigueur des conditions de vie des villageois. Mais cela n’explique certainement pas tout.

Jean Teulé s’empare de ce fait divers (car malheureusement la réalité peut parfois dépasser la fiction) et retrace le calvaire de Monéys en de courts chapitres, comme autant de stations d’un chemin de croix.


Ce triste épisode illustre de triste manière l’adage selon lequel il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.
Mais le lecteur, lui, est obligé de voir. Témoin de l’abominable spectacle, il ne peut détourner le regard des atrocités commises ce jour-là dans la campagne périgourdine. Jean Teulé ne lui laisse pas le choix et ne lui épargne aucun détail quant aux exactions perpétrées par la meute sanguinaire.

De Monéys va servir de bouc émissaire, de victime expiatoire, à la foule abrutie, animal sauvage devenu sourd et aveugle. Il sera le déversoir de leurs frustrations et de leurs haines accumulées, et de toutes leurs pulsions les plus primaires.



Qu’un sang impur abreuve nos sillons. Le nom de Jean Teulé, pour moi, restera à jamais associé à celui de Bernard Rapp et de sa fameuse émission L’Assiette anglaise.
Malgré les éloges que lui ont valu ses précédents romans, je n’avais encore jamais lu Teulé l’écrivain. L’offre de Blog-O-Book (que je remercie au passage) m’a permis d’y remédier avec Mangez-le si vous voulez.

Alors oui, j’ai retrouvé dans ces 140 pages la faconde du Teulé que je connaissais. Son style, sans fioriture, est soigné et agréable. Il parvient à traiter cette morbide histoire vraie avec une certaine légèreté et même à lui insuffler une certaine dose d’humour (noir).
L’ambiance est plutôt bien reconstituée ; en tout cas, cela ressemble à l’idée que je pouvais me faire de cette période de l’histoire (qui remonte à moins de 140 ans, est-il besoin de le souligner ? Le XIXe siècle n’était pas la Préhistoire, c’était hier). La tension dramatique conduisant vers la fin inéluctable du martyr est également bien rendue.


Pourtant, je suis resté, si j’ose dire, sur ma faim. Même si je sais que l’exercice était impossible en si peu de pages, j’aurais aimé que le récit ne se limite pas à la description minutieuse des tortures infligées à la victime, que la psychologie des personnages soit plus fouillée (Alain de Monéys, présenté comme un saint, devait bien avoir quelques défauts quand même, non ?), que le retour à la vie du petit village (qui au lendemain de ce délire collectif s’est réveillé avec une magistrale gueule de bois), tout comme le procès de certains des meneurs, ne soit pas expédié en quelques pages…
Même si j’en attendais plus, Mangez-le si vous voulez reste, malgré son thème, une lecture agréable.


Ce qu’ils en ont pensé :

Amanda : « Ma foi, il se lit d’une traite. Pour autant, il m’a semblé, à quelques moments, que certains épisodes étaient assez peu crédibles et que, au final, le tout est tout de même très sommaire. Au final, ma foi… ça se lit. Mais ça s’oublie sans doute très vite aussi… »

Anna Blume : « Une lecture intéressante mais aussi horrifiante qui questionne à juste titre sur la nature humaine. »

Lau : « J’ai beaucoup aimé ce roman car il est fort et fait mal aux tripes. Et puis, il nous montre jusqu’où peut aller l’être humain quand il est porté par la foule et par la misère. C’est terrifiant, effrayant et fascinant. Par contre, j’ai quelques réserves quant au style de Teulé qui exagère un peu trop à certains moments. »

Madame Charlotte : « Une lecture percutante, une écriture fine et intelligente, un maniement de l’humour noir superbement maîtrisé. »

Praline : « Un roman dont on préférerait savoir qu’il ne découle pas d’un fait réel, documenté à chaque chapitre par une petite carte qui montre les déplacements de la foule dans le village. »

Thom : « Pas de fioritures ni de concessions, un récit dicté par l’urgence et la colère, faisant fi des interprétations oiseuses et des analyses de pseudo-historien… faisant fi surtout des travers de son auteur, qui renonce à son humour habituel pour livrer une fable suffocante de violence et de noirceur - son meilleur livre depuis Je, François Villon. »

Ys : « Je n’aurai pas le cynisme de dire qu’on passe un bon moment en lisant ce livre. Mais j’ai apprécié la façon dont Jean Teulé présente cette histoire et envié son travail de recherches qui a dû être passionnant. C’est à ce jour le livre de cet auteur que je préfère. »



On peut lire les premières pages du roman ici.
Et voir une présentation vidéo de Jean Teulé .


Mangez-le si vous voulez, de Jean Teulé
Julliard (2009) - 144 pages