toscana-ultimo-lectorA Icamole, petit village mexicain perdu, le soleil de plomb et le vent sec ont fait s’évaporer jusqu’à la moindre gouttelette d’eau.
Tous les puits du village sont à sec. Sauf celui de Remigio.
Un jour qu’il va chercher dans son puits de quoi arroser son jardin, au lieu du doux clapotis de l’eau, son seau ne lui renvoie qu’un bruit mat et mou. Au fond du puits gît le corps d’une très jeune fille qu’il n’a jamais vue auparavant.
Redoutant d’être accusé à tort de cette mort, il va chercher conseil auprès de son père, Lucio, qui gère seul et de façon pour le moins fantasque la bibliothèque du village.

Tout comme Magritte avec sa pipe, David Toscana aurait pu intituler son roman « Ceci n’est pas un fait divers ». Car la mort de la jeune Anamari n’est pour l’auteur qu’un prétexte pour livrer une réflexion jubilatoire sur la lecture et la littérature en général.


Le “lecteur ultime” du roman s’appelle Lucio. Seul dans sa bibliothèque - désespérément vide puisque les paysans du village, illettrés pour la plupart, l’ont depuis longtemps désertée -, il passe son temps à trier le bon grain de l’ivraie.
Tel un membre d’un tribunal de l’Inquisition, il décide quels sont les livres qui viendront peupler ses étagères et quels sont ceux qui finiront - littéralement - à la trappe, livrés en pâture aux cafards.
« (…) je ne peux pas faire confiance à un traducteur qui ne convertit pas les milles en kilomètres, et je ne sais pas ce que Mac Allister a bien pu écrire, mais je suis sûr que cela n’a rien à voir avec « ce casse-pied de tous les diables ». Il sort un tampon du tiroir de on bureau et en donne un coup sur la couverture. CENSURé. »

Lucio aime les livres. A la folie. A tel point que pour lui, rien ne distingue la fiction de la réalité. Chez lui, fiction et réalité sont inextricablement mêlés : la réalité devient la fiction, la fiction est la réalité, ce qui est faux est vrai… ou faux, pareillement : « Un livre d’histoire parle de choses qui sont arrivées, tandis qu’un roman parle de choses qui arrivent… »
La littérature lui sert à expliquer la vie. Les conseils à son fils Remigio, il va les puiser dans ses lectures, notamment dans un de ses romans préférés, La mort de Babette, du romancier français Pierre Laffitte (ne cherchez pas, il sort tout droit de l’imagination fertile de Toscana).
Cet amalgame entre fiction et réalité, David Toscana le retranscrit dans son récit en gommant toute trace de ponctuation et de transition : rien ne signale les sauts de la réalité aux romans auxquels Lucio fait référence, rien non plus ne distingue les dialogues du reste du récit. Le tout donne un beau fouillis dans lequel, après un petit moment de confusion, on trouve rapidement ses marques.


Perfectionniste obsessionnel, Lucio peste contre la médiocrité de la production littéraire. A l’aune de sa conception de la “bonne” littérature, il n’hésite pas à critiquer jusqu’à la façon dont ont été rédigés les Evangiles :
« Quant aux Evangiles, il est clair qu’auteur et éditeur auraient dû choisir le meilleur des quatre, le plus complet ou le plus poétique ou le plus révélateur ou, selon leur habitude, le plus commercial, et supprimer les trois autres. Il décide de lire seulement de chacun d’eux les versets où meurt le Christ. C’est facile à trouver, parce que dans cette édition de la Bible les lettres sont rouges chaque fois qu’on parle du Sauveur. Matthieu dit : Jésus poussa de nouveau un grand cri, et rendit l’esprit. Marc rédige avec une plus grande concision : Mais Jésus ayant poussé un grand cri, expira. Tous les deux parlent de grand cri, et il semble à Lucio qu’utiliser gémissement ou hurlement comme synonyme enlèverait de la dignité au dernier moment. Luc dit pratiquement la même chose : Jésus s’écria d’une voix haute : Père, je remets mon esprit entre tes mains. Et, en disant ces paroles, il expira. Bonne déclaration pour mourir, mais il semble à Lucio que ce sont des mots qui ne peuvent se dire que dans un murmure, il est difficile de penser qu’ils aient été criés à voix haute. Pour finir il lit Jean : Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit : Tout est accompli. Et, baissant la tête, il rendit l’esprit. Il examine de nouveau et décide que Jean est le meilleur. Avec Jean, le Christ dit, il ne s’écrie pas, avec Jean, il accepte que tout soit terminé, avec Jean, il baisse la tête. Tout est accompli est une phrase plus puissante que : Père, je remets mon esprit entre tes mains. Elle est sobre, définitive, elle résume l’acceptation de la fin. »

Lucio fustige la “mondialisation”, “l’américanisation”, de la littérature (seules les littératures française et russe trouvent grâce à ses yeux), plaide pour une littérature mexicaine fière de son identité et de ses spécificités, tout en égratignant au passage les écrivains “de cour” qu’il exècre, avides de mondanités et de reconnaissance.
« Il voit les livres empilés, et reste surpris par la quantité d’âmes nées pour être condamnées, âmes qui auraient dû être exterminées bien avant d’arriver à l’imprimerie, âmes de ceux qui ont troqué la plume pour le cocktail, leurs personnages pour leur personne, âmes de ceux qui se laissent détourner par un prix Pavlov, âme de tous ces fils de pute qui prônent que l’Amérique latine n’a plus rien à donner à la littérature, sauf si elle s’américanise, de ces âmes féminines qui auraient mieux fait de rester assises à coudre, de coucher avec leur homme, d’acheter les légumes du jour, au lieu de s’imaginer qu’on leur a donné la parole pour dire quelque chose de plus que des commérages entre voisines. Lucio marche entre les piles de livres et crache d’un côté et de l’autre. »

Mais l’amour immodéré de Lucio pour les livres n’est pas totalement désintéressé : c’est dans les livres qu’il recherche inlassablement Herlinda, sa défunte femme, et c’est à travers eux qu’il la fait revivre.
« Les yeux de Lucio regardent le sol, il lui suffit de savoir qu’au moins dans sa mémoire jamais Herlinda ne sera vieille. J’ai déjà lu beaucoup de livres, dit-il, et jamais je n’ai rencontré quelqu’un qui lui ressemble. Il y a des femmes de la ville, des sophistiquées, des violentes ou des putains, rien qui ressemble à Herlinda. Les auteurs qui parlent de paysannes en font des superstitieuses, des sorcières, des femmes qui se déplacent sans bouger les pieds, qui traversent les murs et guérissent avec des herbes, aucune ne fait de projets d’entrepôt pour aliments équilibrés, aucune ne verse trop de sel dans la soupe de légumes. Herlinda est difficile à trouver, une villageoise, oui, mais à la peau douce, une villageoise, mais qui ne croie pas aux apparitions ni aux enfants sages comme des vieillards, des enfants aux yeux jaunes ou aux serres de faucon, une villageoise du désert, mais sans pouvoirs curatifs ni habitudes idiotes pour que les lectrices les comparent avec celles de leurs bonnes. Dans certains romans russes, j’ai trouvé quelques-uns de ses traits, mais les femmes y finissent par trop pleurer et sont prêtes à se prostituer plutôt que de voir leur père mourir de faim. C’est pour ça que tu continues à lire ? demande Remigio. Lucio ne répond pas et tous deux sortent dans le verger. »



En écrivain dénué de la moindre trace de cette pédanterie et de ce narcissisme dénoncés par son personnage, David Toscana livre ici un travail intelligent sur l’écriture, différent mais tout aussi jouissif que celui de Khemiri avec Montecore, un tigre unique.
Ce qui ne l’empêche nullement de faire preuve d’une rare humilité : « Les imprimeurs pourraient faire grève pendant dix ans, personne ne le remarquerait. Savez-vous que, sur vingt-huit pages publiées, on n’en lit qu’une ? Car il y a des livres qu’on offre à des gens qui ne lisent pas, d’autres échouent dans une bibliothèque sans lecteurs, on en achète pour remplir des étagères, certains sont offerts pour l’achat d’un autre produit, le lecteur se lasse dès le premier chapitre, ils ne sortent jamais de l’entrepôt de l’éditeur, ou bien les livres sont achetés sur un coup de tête. »
Il peut s’enorgueillir aussi d’avoir réussi à donner à son El último lector une vraie personnalité, une vraie originalité tout en y glissant certains thèmes chers à la littérature sud américaine : onirisme, humour, critique de la religion, dénonciation du pouvoir militaire et policier, présence sensuelle des femmes…


Un grand merci à Kathel d’avoir fait de El último lector un livre voyageur, m’offrant ainsi un beau moment de lecture.

Sur la blogobulle, les avis sont partagés.
Il y a les inconditionnels, qui ont aimé l’originalité et la richesse de ce roman, comme Antigone qui a vu dans El último lector « Un roman original, qui pour moi a la dimension d’un classique, et qui donne sans conteste une image forte à la littérature mexicaine. Mais sa narration peut également paraître au lecteur un peu froide et détachée…c’est ici une question de goût. » .
Pagesapages salue la performance de l’auteur : « David Toscana redistribue les rôles. Il ne dompte pas l’écriture en matamore, mais l’utilise, la malaxe, la travaille pour en faire luire les faces multiples, à travers ses descriptions, ses envolées, ses absurdités joyeuses. C’est un grand écrivain. Il offre ici l’opportunité d’être, et c’est assez rare pour qu’on s’en émerveille, un ultime lecteur. » .
Tandis que Laurent souligne « Un beau roman au style agréable, mais exigeant et assez lent qui pourra en rebuter quelques un. Pour ceux qui parviendront à se laisser porter, un vrai plaisir de lecture, original et plutôt bien construit si l’on aime se perdre… ».

C’est justement parce qu’ils n’ont pas aimé se perdre que certains sont restés mitigés.
C’est le cas d’Yspaddaden : « Si ce roman n’est pas aisé à lire, c’est parce que l’auteur fait tout pour embrouiller le lecteur, à savoir que rien ne distingue le passage entre l’histoire qui se passe à Icamole et les fictions que lit Lucio. On ne sait pas d’emblée ce qu’on lit. De même, rien ne distingue dialogues et récit. (…) Cet original procédé aurait pu donner lieu à un roman original, comme l’est l’excellent livre d’un Sud-Américain, Mario Vargas Llosa, La tante Julia et le scribouillard dans lequel la fiction des romans radiophoniques envahit la réalité. Mais j’ai eu ici beaucoup de mal à m’intéresser à l’histoire elle-même. Je pense que les références et digressions prennent tellement de place qu’on en perd le fil et qu’il est dès lors difficile de poursuivre. » .
Pareil pour Kathel : « Ce livre est original, les digressions dans des romans imaginaires ne m’ont pas dérangée, elles m’ont évoqué parfois Paul Auster (il y a pire comme référence !) et j’ai bien aimé m’immerger dans l’atmosphère lourde de cette bourgade. C’est un écrivain à découvrir, mais en sachant que c’est tout de même assez spécial. » et Keisha : « Embrouillé ? Eh bien pas trop, finalement! Il faut quand même s’accrocher un peu pour suivre les péripéties virtuoses de ce livre original où le véritable héros c’est le livre et où se mêlent réalité et fiction. »
Malgré des conditions personnelles peu propices pour apprécier pleinement le roman, Manu, bien que mitigée, reconnaît que « David Toscana signe un roman pour le moins étonnant et qui sort de l’ordinaire avec “El último lector”. David Toscana entraîne le lecteur dans un monde où il ignore toujours où il est en est. Il joue sur les limites de la fiction. »

El último lector, de David Toscana
Traduction de l’espagnol (Mexique) : François-Michel Durazzo
Zulma (2009) - 214 pages