24042009
« Il y aura toujours plus de livres que de vie. » TOSCANA, David - El último lector
A Icamole, petit village mexicain perdu, le soleil de plomb et le vent sec ont fait s’évaporer jusqu’à la moindre gouttelette d’eau.
Tous les puits du village sont à sec. Sauf celui de Remigio.
Un jour qu’il va chercher dans son puits de quoi arroser son jardin, au lieu du doux clapotis de l’eau, son seau ne lui renvoie qu’un bruit mat et mou. Au fond du puits gît le corps d’une très jeune fille qu’il n’a jamais vue auparavant.
Redoutant d’être accusé à tort de cette mort, il va chercher conseil auprès de son père, Lucio, qui gère seul et de façon pour le moins fantasque la bibliothèque du village.
Tout comme Magritte avec sa pipe, David Toscana aurait pu intituler son roman « Ceci n’est pas un fait divers ». Car la mort de la jeune Anamari n’est pour l’auteur qu’un prétexte pour livrer une réflexion jubilatoire sur la lecture et la littérature en général.
Le “lecteur ultime” du roman s’appelle Lucio. Seul dans sa bibliothèque - désespérément vide puisque les paysans du village, illettrés pour la plupart, l’ont depuis longtemps désertée -, il passe son temps à trier le bon grain de l’ivraie.
Tel un membre d’un tribunal de l’Inquisition, il décide quels sont les livres qui viendront peupler ses étagères et quels sont ceux qui finiront - littéralement - à la trappe, livrés en pâture aux cafards.
« (…) je ne peux pas faire confiance à un traducteur qui ne convertit pas les milles en kilomètres, et je ne sais pas ce que Mac Allister a bien pu écrire, mais je suis sûr que cela n’a rien à voir avec « ce casse-pied de tous les diables ». Il sort un tampon du tiroir de on bureau et en donne un coup sur la couverture. CENSURé. »
Lucio aime les livres. A la folie. A tel point que pour lui, rien ne distingue la fiction de la réalité. Chez lui, fiction et réalité sont inextricablement mêlés : la réalité devient la fiction, la fiction est la réalité, ce qui est faux est vrai… ou faux, pareillement : « Un livre d’histoire parle de choses qui sont arrivées, tandis qu’un roman parle de choses qui arrivent… »
La littérature lui sert à expliquer la vie. Les conseils à son fils Remigio, il va les puiser dans ses lectures, notamment dans un de ses romans préférés, La mort de Babette, du romancier français Pierre Laffitte (ne cherchez pas, il sort tout droit de l’imagination fertile de Toscana).
Cet amalgame entre fiction et réalité, David Toscana le retranscrit dans son récit en gommant toute trace de ponctuation et de transition : rien ne signale les sauts de la réalité aux romans auxquels Lucio fait référence, rien non plus ne distingue les dialogues du reste du récit. Le tout donne un beau fouillis dans lequel, après un petit moment de confusion, on trouve rapidement ses marques.
Perfectionniste obsessionnel, Lucio peste contre la médiocrité de la production littéraire. A l’aune de sa conception de la “bonne” littérature, il n’hésite pas à critiquer jusqu’à la façon dont ont été rédigés les Evangiles :
« Quant aux Evangiles, il est clair qu’auteur et éditeur auraient dû choisir le meilleur des quatre, le plus complet ou le plus poétique ou le plus révélateur ou, selon leur habitude, le plus commercial, et supprimer les trois autres. Il décide de lire seulement de chacun d’eux les versets où meurt le Christ. C’est facile à trouver, parce que dans cette édition de la Bible les lettres sont rouges chaque fois qu’on parle du Sauveur. Matthieu dit : Jésus poussa de nouveau un grand cri, et rendit l’esprit. Marc rédige avec une plus grande concision : Mais Jésus ayant poussé un grand cri, expira. Tous les deux parlent de grand cri, et il semble à Lucio qu’utiliser gémissement ou hurlement comme synonyme enlèverait de la dignité au dernier moment. Luc dit pratiquement la même chose : Jésus s’écria d’une voix haute : Père, je remets mon esprit entre tes mains. Et, en disant ces paroles, il expira. Bonne déclaration pour mourir, mais il semble à Lucio que ce sont des mots qui ne peuvent se dire que dans un murmure, il est difficile de penser qu’ils aient été criés à voix haute. Pour finir il lit Jean : Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit : Tout est accompli. Et, baissant la tête, il rendit l’esprit. Il examine de nouveau et décide que Jean est le meilleur. Avec Jean, le Christ dit, il ne s’écrie pas, avec Jean, il accepte que tout soit terminé, avec Jean, il baisse la tête. Tout est accompli est une phrase plus puissante que : Père, je remets mon esprit entre tes mains. Elle est sobre, définitive, elle résume l’acceptation de la fin. »
Lucio fustige la “mondialisation”, “l’américanisation”, de la littérature (seules les littératures française et russe trouvent grâce à ses yeux), plaide pour une littérature mexicaine fière de son identité et de ses spécificités, tout en égratignant au passage les écrivains “de cour” qu’il exècre, avides de mondanités et de reconnaissance.
« Il voit les livres empilés, et reste surpris par la quantité d’âmes nées pour être condamnées, âmes qui auraient dû être exterminées bien avant d’arriver à l’imprimerie, âmes de ceux qui ont troqué la plume pour le cocktail, leurs personnages pour leur personne, âmes de ceux qui se laissent détourner par un prix Pavlov, âme de tous ces fils de pute qui prônent que l’Amérique latine n’a plus rien à donner à la littérature, sauf si elle s’américanise, de ces âmes féminines qui auraient mieux fait de rester assises à coudre, de coucher avec leur homme, d’acheter les légumes du jour, au lieu de s’imaginer qu’on leur a donné la parole pour dire quelque chose de plus que des commérages entre voisines. Lucio marche entre les piles de livres et crache d’un côté et de l’autre. »
Mais l’amour immodéré de Lucio pour les livres n’est pas totalement désintéressé : c’est dans les livres qu’il recherche inlassablement Herlinda, sa défunte femme, et c’est à travers eux qu’il la fait revivre.
« Les yeux de Lucio regardent le sol, il lui suffit de savoir qu’au moins dans sa mémoire jamais Herlinda ne sera vieille. J’ai déjà lu beaucoup de livres, dit-il, et jamais je n’ai rencontré quelqu’un qui lui ressemble. Il y a des femmes de la ville, des sophistiquées, des violentes ou des putains, rien qui ressemble à Herlinda. Les auteurs qui parlent de paysannes en font des superstitieuses, des sorcières, des femmes qui se déplacent sans bouger les pieds, qui traversent les murs et guérissent avec des herbes, aucune ne fait de projets d’entrepôt pour aliments équilibrés, aucune ne verse trop de sel dans la soupe de légumes. Herlinda est difficile à trouver, une villageoise, oui, mais à la peau douce, une villageoise, mais qui ne croie pas aux apparitions ni aux enfants sages comme des vieillards, des enfants aux yeux jaunes ou aux serres de faucon, une villageoise du désert, mais sans pouvoirs curatifs ni habitudes idiotes pour que les lectrices les comparent avec celles de leurs bonnes. Dans certains romans russes, j’ai trouvé quelques-uns de ses traits, mais les femmes y finissent par trop pleurer et sont prêtes à se prostituer plutôt que de voir leur père mourir de faim. C’est pour ça que tu continues à lire ? demande Remigio. Lucio ne répond pas et tous deux sortent dans le verger. »
En écrivain dénué de la moindre trace de cette pédanterie et de ce narcissisme dénoncés par son personnage, David Toscana livre ici un travail intelligent sur l’écriture, différent mais tout aussi jouissif que celui de Khemiri avec Montecore, un tigre unique.
Ce qui ne l’empêche nullement de faire preuve d’une rare humilité : « Les imprimeurs pourraient faire grève pendant dix ans, personne ne le remarquerait. Savez-vous que, sur vingt-huit pages publiées, on n’en lit qu’une ? Car il y a des livres qu’on offre à des gens qui ne lisent pas, d’autres échouent dans une bibliothèque sans lecteurs, on en achète pour remplir des étagères, certains sont offerts pour l’achat d’un autre produit, le lecteur se lasse dès le premier chapitre, ils ne sortent jamais de l’entrepôt de l’éditeur, ou bien les livres sont achetés sur un coup de tête. »
Il peut s’enorgueillir aussi d’avoir réussi à donner à son El último lector une vraie personnalité, une vraie originalité tout en y glissant certains thèmes chers à la littérature sud américaine : onirisme, humour, critique de la religion, dénonciation du pouvoir militaire et policier, présence sensuelle des femmes…
Un grand merci à Kathel d’avoir fait de El último lector un livre voyageur, m’offrant ainsi un beau moment de lecture.
Sur la blogobulle, les avis sont partagés.
Il y a les inconditionnels, qui ont aimé l’originalité et la richesse de ce roman, comme Antigone qui a vu dans El último lector « Un roman original, qui pour moi a la dimension d’un classique, et qui donne sans conteste une image forte à la littérature mexicaine. Mais sa narration peut également paraître au lecteur un peu froide et détachée…c’est ici une question de goût. » .
Pagesapages salue la performance de l’auteur : « David Toscana redistribue les rôles. Il ne dompte pas l’écriture en matamore, mais l’utilise, la malaxe, la travaille pour en faire luire les faces multiples, à travers ses descriptions, ses envolées, ses absurdités joyeuses. C’est un grand écrivain. Il offre ici l’opportunité d’être, et c’est assez rare pour qu’on s’en émerveille, un ultime lecteur. » .
Tandis que Laurent souligne « Un beau roman au style agréable, mais exigeant et assez lent qui pourra en rebuter quelques un. Pour ceux qui parviendront à se laisser porter, un vrai plaisir de lecture, original et plutôt bien construit si l’on aime se perdre… ».
C’est justement parce qu’ils n’ont pas aimé se perdre que certains sont restés mitigés.
C’est le cas d’Yspaddaden : « Si ce roman n’est pas aisé à lire, c’est parce que l’auteur fait tout pour embrouiller le lecteur, à savoir que rien ne distingue le passage entre l’histoire qui se passe à Icamole et les fictions que lit Lucio. On ne sait pas d’emblée ce qu’on lit. De même, rien ne distingue dialogues et récit. (…) Cet original procédé aurait pu donner lieu à un roman original, comme l’est l’excellent livre d’un Sud-Américain, Mario Vargas Llosa, La tante Julia et le scribouillard dans lequel la fiction des romans radiophoniques envahit la réalité. Mais j’ai eu ici beaucoup de mal à m’intéresser à l’histoire elle-même. Je pense que les références et digressions prennent tellement de place qu’on en perd le fil et qu’il est dès lors difficile de poursuivre. » .
Pareil pour Kathel : « Ce livre est original, les digressions dans des romans imaginaires ne m’ont pas dérangée, elles m’ont évoqué parfois Paul Auster (il y a pire comme référence !) et j’ai bien aimé m’immerger dans l’atmosphère lourde de cette bourgade. C’est un écrivain à découvrir, mais en sachant que c’est tout de même assez spécial. » et Keisha : « Embrouillé ? Eh bien pas trop, finalement! Il faut quand même s’accrocher un peu pour suivre les péripéties virtuoses de ce livre original où le véritable héros c’est le livre et où se mêlent réalité et fiction. »
Malgré des conditions personnelles peu propices pour apprécier pleinement le roman, Manu, bien que mitigée, reconnaît que « David Toscana signe un roman pour le moins étonnant et qui sort de l’ordinaire avec “El último lector”. David Toscana entraîne le lecteur dans un monde où il ignore toujours où il est en est. Il joue sur les limites de la fiction. »
Traduction de l’espagnol (Mexique) : François-Michel Durazzo
Zulma (2009) - 214 pages





Commentaires
Il aurait été dommage de passer à côté de ce livre!!! On aurait envie de tout citer… merci pour les passages dans ton billet, espérons convaincre ainsi les hésitants.
Hum, l’imbrication entre la fiction et la réalité me fait penser à Auster ou Somoza : je le lirai, c’est certain !
Pas encore arrivé chez moi, mais je guette ma boîte aux lettres… Je me réjouis à l’idée de le lire à mon tour !
Bravo pour ce billet très complet et qui va donner envie à d’autres de s’y risquer !
Avec ce billet je suis obligée de partir à la recherche de ce bouquin, bravo ça fait baver d’envie
Magnifique condensé-aperçu-mise en lumière d’El Ultimo lector !
J’ai vu que chez Livres-coeurs il y avait le compte-rendu d’une rencontre avec l’auteur, ici :
http://www.livres-coeurs.fr/Reporta…
Ah la la. J’ai presque envie de le relire, tiens !
Un très beau billet pour un roman qui vaut vraiment le détour, malgré son côté “fouillis” comme tu le précises. Beaucoup de passages à citer, oui, de réflexions sur les livres et la lecture…
J’ai un peu peur de me perdre… et de ne pas m’y retrouver! Malgré tout, le thème me tente…et je finirai sans doute par m’y risquer!
Eh bien, tu me donnes presque envie de le relire ! C’est vrai que ce livre n’a pas bénéficié du meilleur moment pour être lu, mais malgré tout, je ne crois pas que j’aurais été aussi enthousiaste que toi.
Voilà un livre qui traine dans ma pile de livres à lire mentale depuis quelques semaines, manque plus qu’il croise ma route dans une librairie quelque part, à présent. Ton billet me motive à la chercher avec plus d’attention en tout cas
.
Je signale au passage le billet de Nox sur ce même livre qui mérite aussi le détour
.
Ca va être difficile de ne pas craquer après un billet comme celui-ci !
D’autant plus mitigée que le thème des livres envahissant la fiction me plaît particulièrement… Je trouve qu’il a voulu en faire trop et finit par perdre son lecteur, dommage…
@ Keisha : j’ai du me freiner pour ne pas citer plus de passages encore ! La vision de la lecture et de la littérature selon Toscana donne vraiment matière à réflexion.
@ Leiloona : n’ayant lu ni l’un ni l’autre (enfin, le seul Auster que j’ai lu - Brooklyn Follies - ne faisait pas appel à ce type de narration), je serais bien incapable de te confirmer. Je ne peux que t’encourager à le lire, ça c’est sûr !
@ Bookomaton : maintenant que je sais qu’il est arrivé sain et sauf chez toi (6 jours pour faire Paris/Belgique, bravo la Poste !), j’ai hâte de savoir ce que tu en auras pensé.
@ Kathel : il vaut le déplacement, non ? Merci encore à toi de m’avoir permis de le lire.
@ Dominique : j’espère que tes espoirs ne seront pas déçus.
@ Pagesapages : merci beaucoup pour ce lien qui apporte d’autres éclairages sur le roman de la bouche même de son auteur. Quand on a lu le roman auparavant, ce type de rencontre est toujours passionnant ; quel luxe d’avoir l’auteur sous la main et pouvoir lui poser toutes les questions qui sont apparues en cours de lecture !
@ Antigone : le côté “fouillis” surprend dans les premières pages parce qu’on est désarçonné par la narration peu banale. Mais une fois qu’on “s’est fait prendre” une ou deux fois, on est beaucoup plus vigilant et ça glisse tout seul ensuite.
Pour ce qui est des nombreux passages méritant d’être cités, combien de fois en cours de lecture j’ai pensé “encore un conseil qu’un(e) prof de français serait bien inspiré(e) de donner à ses élèves”…
@ Karine : figure-toi qu’on finit presque par prendre goût à se perdre et à se faire semer par Toscana.
@ Manu : allez, chiche !
@ Guillaume : merci pour le lien vers le billet de Nox, très érudit et très bien écrit, qui souligne un aspect du roman que j’ai totalement occulté (cf. son dernier paragraphe sur l’échec d’une l’initiation).
@ Papillon : d’autant qu’il y a de fortes chances qu’il te plaise.
@ Ys : je garde dans un coin ta suggestion de lire La tante Julia et le scribouillard.
Ah je l’ai vu justement aujourd’hui en librairie et me posait la questions, avec mes compagnes blogueuses de la multiplication des ouvrages sur la lecture, la littérature ou le métier d’écrivain. Est-ce une tendance, ou sommes nous plus au courant de ce qui s’écrit?
@ Choupy : je serais bien infoutu de te dire s’il s’agit d’une tendance actuelle en littérature… Tout ce que je peux te dire c’est qu’il y avait une autre question que tu aurais dû te poser : “est-ce bien raisonnable de sortir de cette librairie sans avoir acheté El ultimo lector ?”
Bonsoir, pendant que j’écris ce commentaire, j’ai “El ultimo lector” sous les yeux. Je l’ai lu jusqu’au bout et je n’avais pas compris tout ce que vous expliquez très bien. C’est un livre qui m’a énervée car je ne suis pas rentrée dedans. A la lecture de votre billet, je le reparcourerai peut-être. Bonne soirée.
@ Dasola : je suis heureux qu’à la lumière de ces explications tu aies envie de redonner une chance à ce roman qui sort des sentiers battus, il le mérite. (PS : je ne suis pas encore assez vieux pour que tu te sentes obligée de me vouvoyer
)