Aissaoui-Furcy 1817. Île Bourbon (future Réunion).
Dans une malle que lui a laissée sa mère décédée, Furcy, jeune esclave indien originaire de Malabar, découvre un document attestant qu’elle avait été affranchie des années auparavant par une de ses maîtresses. Ses nouveaux maîtres s’étant bien gardés de l’en informer, elle n’en a jamais rien su, et a vécu toute sa vie en esclave.
Sa mère ayant été affranchie alors qu’il était dans sa tendre enfance, Furcy est du même coup déclaré libre. Convaincu de son bon droit, il s’en ouvre auprès de son maître, Joseph Lory, citoyen influent de la communauté de Saint-Denis, chez qui il officie comme maître d’hôtel. Devant son refus, Furcy qui a appris à lire et à écrire, décide de déposer une requête auprès du procureur général de la cour de Saint-Denis.



« Le 16 mars 2005, les archives concernant « L’affaire de l’esclave Furcy » étaient mises aux enchères à l’hôtel Drouot. Elles relataient le plus long procès jamais intenté par un esclave à son maître, trente ans avant l’abolition de 1848. Cette centaine de documents – des lettres manuscrites, des comptes rendus d’audience, des plaidoiries – était de la plus haute importance et illustrait une période cruciale de notre histoire. Les archives poussiéreuses, mal ficelées, mal rangées, croupissaient au milieu de bibelots sans intérêt. Le commissaire-priseur les a attribuées à l’État pour la somme de 2100 euros.
Quelques jours plus tard, toujours à l’hôtel Drouot, l’un des clichés du Baiser de l’Hôtel de Ville, immortalisé par Doisneau, était adjugé 155000 euros. »

En ouvrant ainsi son livre, Mohammed Aïssaoui pointe d’entrée du doigt le peu de cas qui est fait de l’histoire esclavagiste, période encore taboue aujourd’hui. A tel point qu’on en sait plus sur le moyen âge.
« On a habillé l’esclavage du vernis de la morale, de la religion. Ah, Dieu ! qu’est-ce qu’on a pu faire en ton nom ! On l’a même justifié par des considérations physiques, naturelles… En réalité, il n’est question que d’argent, de commerce. La religion, comme la morale – fluctuante -, n’était que le moyen de faire admettre des atrocités. »

Ce qui est frappant dans la personnalité de Furcy, c’est sa détermination. En effet, il faut savoir que la loi régie par le Code noir en vigueur sur l’île stipule qu’« un esclave ne pouvait attaquer son maître (ou une autre personne) en justice sans passer par … son maître. C’est le propriétaire qui portait la voix de l’esclave. » Autant dire, mission impossible.
Malgré cela, en dépit des multiples renvois d’audiences, des années d’emprisonnement et de l’exil sur l’île de France (actuelle Maurice), cette calme détermination, cette foi inébranlable dans la justice, ne quitteront jamais Furcy durant les vingt-sept années que dureront cette affaire. Une véritable « guerre des papiers » qui s’achèvera devant la Cour de cassation de Paris, le 23 décembre 1843, cinq ans avant l’abolition définitive de l’esclavage en France.
Dans son combat pour que justice soit rendue, Furcy pourra compter sur la probité et l’appui de deux magistrats, le procureur général de Saint-Denis, Gilbert Boucher, et son jeune substitut, Jacques Sully-Brunet. Soutien indéfectible du jeune Malabar, Boucher y jouera sa carrière et se verra contraint de retourner en métropole, tandis que Brunet sera déplacé de Saint-Denis à Saint-Benoît.



Au-delà du procès d’un homme, ce qui se joue dans l’affaire Furcy c’est toute l’économie de l’île qui repose sur l’esclavage. Tous les propriétaires d’esclaves, riches familles influentes comme petits exploitants terriens, blancs ou noirs, craignaient que l’exemple de Furcy se propage.
« Il y avait aussi une vingtaine de petits propriétaires, ils formaient un groupe à part, plus haut dans la rue. A ce que l’on affirmait, ils avaient encore plus peur que les riches exploitants qui possédaient une centaine d’esclaves. Pour eux, perdre leur main-d’œuvre bon marché – ils ne la considéraient pas comme gratuite car les noirs étaient « hébergés et nourris » -, c’était la faillite à coup sûr. Le pire, pour ces petits propriétaires, était de devenir aussi pauvres que les esclaves. Et certains l’étaient déjà.
Des esclaves aussi protestaient contre Furcy ! Ils refusaient une liberté qui les aurait envoyés mendier dans les rues. « Nous sommes bien avec nos maîtres », criaient quelques-uns d’entre eux. »
L’essai d’Aïssaoui rappelle utilement que tous les esclaves n’étaient pas noirs ou métis (Furcy lui-même était indien). Il y avait également des esclaves blancs. Et tous les esclavagistes n’étaient pas blancs. Une des premières aspirations d’un noir affranchi n’était-elle pas de posséder à son tour des esclaves ? Noirs et blancs sans distinction participaient aux battues organisées pour retrouver, et souvent tuer, les esclaves en fuite.

Cette honnêteté d’esprit dont fait preuve Mohammed Aïssaoui, cette objectivité à laquelle il s’efforce, sans jamais prendre parti ni juger, exposant chaque fois les raisons qui poussent chacun à agir comme il le fait, cette humilité face au combat de l’esclave participent également à la réussite de L’affaire de l’esclave Furcy.
En plus de retracer les étapes du parcours du combattant entrepris par Furcy, Aïssaoui confie au lecteur ses propres questionnements d’homme du XXIe siècle, essayant de comprendre aussi bien les motivations des esclavagistes (comment lui aurait-il agit dans les mêmes conditions, à la même époque ?) que celles de Furcy, un homme qui « n’avait jamais été éduqué à la liberté. Comment pouvait-il la revendiquer ? ».
« Je n’ai pas encore compris ce qui pousse un homme à vouloir s’affranchir. Qu’est-ce qu’on est prêt à sacrifier pour la liberté, quand on n’en connaît pas le goût ? »

Furcy ne menait pas ce combat uniquement au nom de sa simple personne. Non seulement il se sentait redevable vis-à-vis de Boucher et Brunet, avec lesquels il est resté en contact épistolaire ces vingt-sept années, mais il se sentait aussi investi d’une responsabilité envers ses semblables. C’est cet altruisme qui l’a poussé à aller jusqu’au bout.



Vingt-sept années de procédure. « Le plus long procès jamais intenté par un esclave à son maître ». Et pourtant, qui avait jusqu’ici entendu parler de Furcy ? Furcy dont, malgré les volumineux dossiers d’instruction, on sait si peu de choses - même pas le nom de famille ! - et dont on ignore où et quand il est mort.
Sans l’opiniâtreté, le désir « fort, impérieux » du journaliste au Figaro Littéraire, L’affaire de l’esclave Furcy croupirait toujours dans l’oubli où elle était plongée depuis près de deux siècles.
« Les hommes ne naissent pas libres. Ils le deviennent. C’est ce que m’a appris Furcy. Quand j’ai entendu parler des archives nommées « L’affaire de l’esclave Furcy », je me suis dit que tout le monde allait se précipiter sur ce destin extraordinaire. Vous pensez, l’un des rares esclaves à avoir porté plainte en justice, et la procédure la plus longue : elle a duré vingt-sept années et s’est terminée cinq ans avant l’abolition. »
Grâce à Mohammed Aïssaoui, avec cet essai, fruit de quatre années d’enquête, la voix de Furcy est parvenue jusqu’à nous.
Un livre intelligent, une lecture nécessaire.

Vous n’avez plus d’excuse pour passer à côté : L’affaire de l’esclave Furcy vient de paraître en collection Folio.


Mohammed Aïssaoui à propos de L’affaire de l’esclave Furcy : en vidéo ici et  ; en audio, ici
Il répond aux questions des élèves de seconde et première du lycée Évariste de Parny, à la Réunion.
Les vingt premières pages de L’affaire de l’esclave Furcy peuvent être feuilletées ou téléchargées au format PDF sur le site Orphise ou en annexe de ce billet.



Ce qu’ils en ont pensé :

Clara : « Mêlant roman, récit du procès et ses propres réflexions, ce livre rend hommage digne à Furcy. Deux hommes et une seule quête: celle de la justice… Remarquable ! »

Fabienne : « Ce livre vibre d’une passion que l’auteur sait faire partager. »

Jackie Brown : « Pour cet essai que j’ai plutôt apprécié, je ne ferai aucun commentaire. »

Jellybelly : « Comme il existe peu de témoignages des personnes asservies, cet essai marque le lecteur et force son admiration pour les principaux protagonistes. (…) A la lecture de cet essai vous allez comprendre pourquoi et comment Furcy a pu aller jusqu’au bout de sa démarche dans un système où tout était organisé pour maintenir l’esclavagisme en place. »

Keisha : « Vous l’aurez compris, la lecture de L’affaire de l’esclave Furcy est absolument indispensable. »

Pierre Maury : « Mohammed Aïssaoui s’implique dans le récit. Et relate, au fond, le cas exemplaire d’un homme qui a subi son époque. »

Raphaël : « Les hommes politiques français (…) admirent Nelson Mandela qui, dans sa longue captivité, mena le même combat. Qu’ils apprennent alors qu’avant Mandela, il y eut Furcy. »

Western culturel : « Écrit dans une langue limpide, voici un document intelligent sur l’intelligence humaine. Remarquable. »


L’affaire de l’esclave Furcy, de Mohammed Aïssaoui
Gallimard (2010) - 199 pages