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Harlem

HARRIS, Eddy L. - Harlem Paradis nègre*

harlem-harris « Je le pensais sincèrement, tout en regardant Eliot et en l’écoutant : l’homme noir est mort, mais si je souhaitais – et je le souhaite encore vraiment – voir la mort de l’homme noir, c’est d’une autre mort dont je parle et que je désire pour tous les hommes noirs. C’est la mort de ce que l’homme noir a fini par symboliser. C’est une mort porteuse d’une résurrection et d’une renaissance glorieuses. »


Comment être réellement soi-même, sans être influencé par le regard et les préjugés des autres, ni par les générations précédentes ? Doit-on culpabiliser ou se réjouir d’avoir échappé à des conditions de vie peu enviables ? Mais échappe-t-on jamais au terreau dont on est façonné ?
A cela s’ajoute, dans le cas d’Eddy L. Harris, une question supplémentaire : peut-on échapper à sa négritude ?
« Il y a un choix à faire ; il y a toujours un choix. »

A la recherche de ses racines, en quête de son identité d’Homme - et d’homme noir -, Eddy Harris revient à Harlem, où il a vécu avec sa famille jusqu’à ses dix ans, avant que ses parents choisissent d’émigrer à St Louis qu’ils jugeaient plus propice à la bonne éducation de leurs enfants.


Quand il débarque à Harlem, le quartier n’est plus que l’ombre de lui-même.
Elle est loin la Mecque de la culture noire américaine qu’était Harlem au début du XXe siècle, quand le mouvement Harlem Renaissance révélait une pléiade de talents au reste du monde : intellectuels (Marcus Garvey, W. E. B. Du Bois, Charles Spurgeon Johnson…), auteurs (Langston Hughes, Zora Neale Hurston, Carl Van Vechten…), musiciens (Duke Ellington, Billie Holiday, Count Basie, Bessie Smith, Thelonious Monk…) et artistes (Sargent Johnson, Richmond Barthé, James Van Der Zee…).
Dans les années 1990, la pauvreté et le délabrement qui s’ensuivit ont transformé Harlem en un ghetto d’immeubles insalubres et de terrains vagues jonchés d’ordures, où règnent violence, criminalité et trafics en tous genres. A tel point que s’est créée une frontière invisible entre Harlem et le reste de Manhattan.
« Bien sûr, il y a des taxis à Harlem. Mais quel que soit le sens dans lequel on emprunte les avenues – vers le sud ou vers le nord, vers le paradis ou vers Harlem – un œil attentif ne peut s’empêcher de remarquer les allées et venues de ces taxis jaunes, leur présence d’un côté de la ligne et leur mystérieuse disparition de l’autre. Ils sont remplacés par ces taxis sauvages qu’on appelle, à Harlem, gypsy cabs.
La ligne – la ligne – c’est la ligne de démarcation, la ligne d’isolement, la ligne qui fait de Harlem la prison qu’il est devenu. »

Pas question pour Eddy Harris de s’installer à Harlem en touriste. Il veut vivre le quartier de l’intérieur, se fondre à la population. Pour être à égalité avec les habitants du quartier, il devient sans emploi, vit sur ses économies, puis à crédit, habite un appartement sordide, sans confort ni téléphone, faisant usage comme tout le monde ici des cabines téléphoniques.

Ce qu’on pourrait qualifier d’expérience quasi ethnologique n’est bien vue ni de ses amis, ni des locaux avec lesquels il se lie au fil des jours. Aucun ne semble comprendre ses motivations. Que cherche-t-il ? Le frisson du danger ? Du voyeurisme malséant ? De la condescendance déplacée ?
C’est effectivement une position très ambiguë que celle qu’Harris a choisi d’adopter. Car peut-il réellement - honnêtement - être comme eux ? En imitant les noirs de Harlem, n’est-il pas qu’un imposteur essayant de se faire passer pour quelqu’un qu’il n’est pas ? Car il le reconnaît lui-même :
« Aussi prisonnier que je sois ici, je peux toujours partir.
Peu importe que je me sois engagé à vivre un an ici, devenu deux, et quand bien même je serais venu pour dix années ou pour toujours, j’ai malgré tout la possibilité de partir – et cela change tout. »

Sa nouvelle amie, Ann Plymouth, n’y va pas par quatre chemins pour lui dire ce qu’elle pense de sa démarche :
« Alors pourquoi es-tu venu ? hurla-t-elle. Ici, ce n’est pas une attraction pour que tu retournes dire à tes amis de la haute « j’y suis allé, j’y étais, youpii, et j’ai survécu », avec de grands moulinets de bras. On peut souffrir en se passant de tes airs de grand défenseur des causes humanitaires. Tu es de la Croix-Rouge ou quoi ? Et puis, ici, ce n’est pas pour que tu viennes faire mumuse. »
« Ce n’est pas ça qui fait que tu as de la valeur ici. La misère, ça nous connait. Nous n’avons pas besoin que quelqu’un vienne du dehors et se désole pour nous. Nous n’avons pas besoin que quelqu’un vienne nous raconter que le monde d’ailleurs ne vaut rien et que nous ne devrions pas vouloir ce que nous n’avons pas déjà. Ce qu’il nous faut, c’est quelqu’un qui nous montre qu’il y a un autre monde dehors qui est aussi à nous, et que nous ne devrions pas nous contenter si facilement et si aveuglement de celui-ci. C’est pour ça que j’ai besoin de toi. C’est pour ça que ma fille a besoin de toi. Sinon, nous pouvons très bien nous passer de toi. »


Cet homme noir qu’il feint d’être, correspond-il à l’image du noir du ghetto à laquelle ses compatriotes se résignent avec fatalité, quitte même à l’amplifier, ou à celle du « Noir acceptable » que les blancs attendent de lui ?
« Qui donc établit les règles de ce qu’est ou doit être un homme noir, et qu’est-ce que c’est que cette définition étroite du Noir acceptable ? »

Alors que faire ? Rester avec ceux qui n’ont pas les moyens de quitter le quartier et subir la violence ambiante ? Ou partir et abandonner ses semblables à leur sort, comme l’ont fait avant lui tous ceux qui ont réussi à grimper l’échelle sociale ? Comme l’a fait aussi son père, désireux d’assurer un avenir plus radieux à ses enfants :
« Il n’y aurait apparemment que deux façons d’être un père : soit vous voulez que vos fils suivent vos traces vénérables, soit vous voulez qu’ils en suivent de moins difficiles. Mon père a travaillé dur pour me déshériter.
Harlem faisait partie du monde qui était le sien. C’était le monde tel qu’il le connaissait : un endroit amer et hostile, aux frontières rigides, délimitant la place qu’il pouvait ou non occuper, et ce qu’il pouvait et ne pouvait pas faire. Il s’est désespérément battu pour m’éviter ce monde-là. »
« Pourtant, je ne peux m’empêcher de me demander, comme mon père, si en utilisant Harlem comme tremplin, nous qui en sommes partis ne sommes pas, dans une certaine mesure, responsables de son état et de ceux qui sont restés derrière nous. Je me demande si Harlem aurait pu être différent, si nous y étions restés. Toujours cette question. Comme si Harlem avait eu besoin de nous et en avait toujours besoin. »

Partir ou rester ? Cette question, Eddy Harris va se la poser une nuit, alors qu’il voit de sa fenêtre une femme hurler dans la rue sous les coups d’un homme.
« Là, dans la pénombre, sur le trottoir d’en face, se trouvait le début de la fin de ma vie à Harlem.
Je me dis que c’était aussi le début de la fin de ma négritude. J’en avais assez. Je n’en voulais plus.
Ce fut un grand moment, cet instant de calme, cet instant de clarté où tout a semblé se cristalliser, instant de sérénité intense qui se transforme en une rage sans pareille, le point d’ébullition.
Je me souviens avoir pensé juste deux secondes auparavant que Harlem avait vraiment dû être un bel endroit et m’être demandé où était partie sa beauté. Honnêtement, il y a de la beauté ici. Mais pas assez pour compenser ce qui est devenu si morne, si las, si laid. Harlem est encore en vie, soit, mais c’est une vie désolée. »
Cette scène, qui ouvre le livre, reviendra comme un leitmotiv tout au long de Harlem.


Malgré certaines similitudes en apparence, il ne faudrait pas confondre Harlem avec certains ouvrages qui relèvent plus du journalisme d’infiltration comme Dans la peau d’un Noir, de John Howard Griffin, Tête de Turc, de Günter Wallraff ou, plus récemment, Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas. La volonté de ces derniers est de témoigner et de dénoncer la situation d’une population à laquelle ils n’appartiennent pas : les noirs aux États-Unis pour Griffin (qui est un journaliste blanc), les Turcs en Allemagne dans le cas de Walraff (qui est lui-même Allemand), et les travailleurs précaires en France pour Aubenas (qui a une position sociale et un emploi confortables).
Dans le cas de Harris, il s’agit d’entreprendre une démarche d’introspection, une quête identitaire, parmi des gens qu’il considère comme les siens, même s’il ne peut s’empêcher de se sentir “à part”.
« Je ne pensais pas à sauver le monde. Je tâchais seulement de sauver ma pauvre âme à moi. »

Là où Harlem est remarquable, c’est qu’il dépasse le cas personnel de son auteur et ses questionnements propres quant à sa condition de Noiraméricain (néologisme créé par Harris). Elle trouvera écho chez les lecteurs qui se sont déjà interrogé au moins une fois sur leur place et leur rôle sur Terre, sur le poids de la filiation et de la transmission. Peu importe leur couleur, leur nationalité ou la minorité (ethnique, sexuelle, physique…) à laquelle ils appartiennent. Harlem parle à tous ceux qui, comme Eddy L.Harris, n’ont d’autre ambition que d’être « un homme tout court ».

Autre intérêt de ce livre : le portrait qu’ Eddy L.Harris fait de Harlem, métaphore de l’Amérique noire, que tous les noirs d’Amérique, où qu’ils soient et quoi qu’ils fassent, portent en eux :
« Harlem est ainsi fait. Pour les Noiraméricains, il n’existe pour ainsi dire pas d’échappatoire. Même si vous n’y avez jamais mis les pieds, vous y avez toujours vécu. Comme l’a dit un jour Ralph Ellison « Harlem est là où vont les gens de couleur », et quoi que nous fassions pour nous en sortir, son ombre plane au-dessus de nous tous. »
« Nous sommes tous prisonniers ici, prisonniers de l’endroit et de son histoire, prisonniers de notre propre histoire – alors même que nous entreprenons de la construire. »

Impossible de me souvenir qui ou quoi m’a poussé à acheter ce livre que j’imaginais être, avant de l’avoir commencé, un roman dans la veine de ceux de James Baldwin.
Vous l’aurez compris à la longueur de ce billet et à la profusion des citations (et il y en a encore d’autres ici !), le hasard fait parfois bien les choses. Je lui suis reconnaissant d’avoir mis Harlem et Eddy L. Harris sur mon chemin.


Le site web officiel de l’auteur.
Deux entretiens avec Eddy L. Harris : sur BSC News et sur Littexpress.



Ce qu’ils en ont pensé :

Benjamin : « L’auteur se rapproche de la chronique à travers la constante évocation de ses introspections, ce qui nous permet de comprendre ses états d’âmes et de percevoir les difficultés d’un homme situé entre deux mondes distincts, deux communautés. Ces introspections sont de véritables réflexions sur la négritude, sur l’attitude que l’on doit adopter face à l’assimilation culturelle. (…) Ce livre est donc destiné à toutes ces personnes, tous ceux qui comme Eddy L. Harris cherchent leur place en ce monde. Bref, un livre à mettre entre toutes les mains quelles que soient leurs couleurs. »

Sylvie : « Harlem a été le rêve emblématique d’une vie meilleure et libre pour des milliers de migrants du Sud. (…) Comment cette histoire si bien commencée a-t-elle pu si mal finir ? C’est ce que tente de nous raconter l’auteur avec son style propre qui mêle les portraits des gens qu’il rencontre aux souvenirs qu’ils lui évoquent de son enfance ou des histoires colportées par son père. Il croise savamment les descriptions des lieux avec une introspection constante qui le fait aller toujours au plus près, au plus juste de la pensée et du ressenti. »



* Paradis nègre : locution qui désigne le nord de New York, Harlem. C’est le titre que Carl Van Vechten avait donné à son roman sur Harlem (Nigger Heaven, 1926), en référence aux balcons où les Noirs étaient cantonnés quand ils étaient autorisés à pénétrer dans les cinémas blancs.


Harlem, d’Eddy L. Harris
(Still life in Harlem) Traduction de l’anglais (États-Unis) : Christine Denizon
Éditions Liana Lévi (2000) - 285 pages

HARRIS, Eddy L. - Harlem Still life in Harlem

byA.Feininger

Arm wrestling in Harlem, by Andreas Feininger (circa 1940) © The New York Times




« Quand j’étais un petit garçon, les hommes noirs que je connaissais me semblaient toujours bien habillés, sans doute trop pour leurs moyens. Ils avaient de l’allure, ils avaient de la classe. Je ne savais pas pourquoi, je ne me posais même jamais la question. Je pense aujourd’hui qu’ils avaient un message à communiquer. Bien s’habiller, avoir belle allure : c’était là plus qu’une historie de goût et d’habitude. Il s’agissait d’actes de défi qui se manifestaient dans leur démarche, dans leur langage, dans leurs vêtements. Il y avait une dignité dans leur port, dans leur manière de se présenter au monde.
Ça n’a jamais été facile d’être noir dans ce pays. Il fallait faire des petits riens – des quantités, et pas que petits – pour ne pas cesser d’insister, pour tenir la défaite à distance, jour après jour.
Vous ne sauvez pas le monde avec les vêtements que vous portez, je sais. Il est probable qu’avec des choses aussi ridicules, vous ne pouvez pas non plus apporter beaucoup d’espoir, mais vous faites ce que vous pouvez, aussi peu ou aussi ridicule que ce soit, pour donner un tout petit choix à ceux qui semblent ne pas en avoir. Il faut une certaine naïveté pour croire en l’espoir, pour croire que le monde peut changer, que le monde changera un jour, vraiment.
De nos jours, les jeunes de Harlem s’habillent comme pour se cacher. Ils portent le déguisement cool et le costume de la rébellion, sweats à capuche, pantalons immenses, chaussures si grandes qu’on s’y noie. C’est, semble-t-il, une volonté de parler haut et fort au reste du monde, mais avec leur capuche relevée, leurs épaules rentrées, et les pieds qui traînent, ils ont aussi l’air de se cacher, de faire de leur mieux pour être invisibles à un monde qui les ignore déjà. Ils semblent avoir perdu la naïveté de croire en l’espoir. En fait, ils semblent avoir perdu l’espoir lui-même.
Il y a dans leurs yeux un regard qui le dit, un regard qui dit que l’espoir est presque perdu. C’est l’expression de la résignation et de la démission. Le regard qui dit : C’est comme ça. C’est le regard de honte et de déception, honte de l’humanité si le présent est ainsi et l’avenir aussi. »
(p.264-265)



« (…) j’aurais tout aussi bien pu acheter les vêtements qui m’auraient fait cadrer, ou j’aurais pu chercher à me camoufler, marcher de la démarche attribuée aux enfants du ghetto, parler avec les inflexions attribuées aux enfants du ghetto, et me conformer à l’image qui en est projetée, perçue et acceptée. Alors, à nouveau, j’aurais eu cet air de reddition qui clame que je crois ce qu’on m’a dit d’eux – et de moi-même. »
(p.235)



« Je n’ai jamais oublié que j’étais noir, bien sûr. Ce fait ne demandait ni rappel ni effort ; il était évident à chaque fois que je me regardais dans le miroir, à chaque fois que je m’asseyais à table avec ma famille, à chaque fois que mon frère allumait la radio. La culture noire nous enveloppait chaudement et maintenait les autres cultures à leur place. La culture noire était toujours présente. Nous l’avions chevillée au corps ; nous pouvions toujours y revenir – et nous le faisions. Entretemps j’ai grandi dans la certitude de pouvoir faire tout ce que je souhaitais et être qui je voulais. Je pensais avoir droit à tout, pouvoir être noir et en même temps être davantage que simplement noir. J’ai toujours voulu être davantage.
Je n’ai jamais accepté de contrainte.
Mais à présent je suis revenu – revenu pour m’imposer des limites -, revenu à cette culture, à cette communauté, revenu à Harlem. Je reviens de très loin, de si loin que c’est à peine si Harlem m’appartient désormais, à peine si j’y suis chez moi maintenant. Je ne sais pas si je peux en faire partie, si je peux éventuellement m’y intégrer. »
(p.74)



« Il n’existe bien sûr pas d’issue, car Harlem, c’est bien davantage qu’un quartier, davantage qu’une simple métaphore. Harlem, c’est un état d’esprit, qui a de nombreux points communs avec le cachot. Une fois que vous y êtes passé, impossible d’en sortir. Vous pouvez certes aller ailleurs, mais vous ne pouvez jamais vous en débarrasser vraiment. Une fois que vous y avez vécu pour de bon, une fois que Harlem vous a pénétré l’esprit et les veines, comme il s’est insinué en moi, vous l’emportez où que vous alliez, pour le restant de vos jours ; il n’a rien d’une fête, mais plutôt d’une famine, d’un rappel non pas du grand banquet de la vie mais de la maigre table dressée pour les pauvres. »
(p.28-29)

Harlem, d’Eddy L. Harris
(Still life in Harlem) - Traduction de l’anglais (États-Unis) : Christine Denizon
Édition Liana Lévi (2000) - 281 pages