forster-autre-cote-haie Forster, maître de la science-fiction et du fantastique, qui l’eût cru ?
Pas moi, en tout cas, qui n’avais lu que ses romans enracinés dans une société victorienne policée, dont il avait à cœur de dénoncer les hypocrisies, encourageant ses lecteurs à outrepasser les barrières sociales.
En cela, De l’autre côté de la haie aura été pour moi une véritable re-découverte de cet auteur que je tiens pour incontournable.


Ce recueil regroupe huit nouvelles publiées dans diverses revues entre 1901 et 1912 [1] :
De l’autre côté de la haie,
L’omnibus céleste,
L’autre royaume,
L’ami du vicaire,
La machine s’arrête,
L’intérêt de la chose,
M. Andrews,
Coordination.

Quand elles ne sont pas purement d’anticipation comme La machine s’arrête, toutes ces nouvelles, placées sous le signe de l’onirisme, font surgir le fantastique dans le quotidien.
Opposant le monde intérieur au monde extérieur, l’intime à la société, le visible à l’invisible, toutes reprennent des thèmes que Forster développera dans ses romans.

De l’autre côté de la haie est une allégorie sur le cheminement d’un homme vers le paradis. Alors qu’il marche sur une route de campagne poussiéreuse, un promeneur décide de traverser à travers champ et passe de l’autre côté de la haie.

Le paradis est également la destination de L’omnibus céleste à bord duquel embarquent un jeune garçon débordant d’imagination et un vieil homme lettré bourré de certitudes. Au cours du voyage, ils vont croiser des grandes figures de la littérature et de la poésie.

L’autre royaume, c’est ce bosquet que Harcourt Worters vient d’acquérir, et qu’il offre en cadeau de fiançailles à Miss Beaumont, sa bien aimée. Un cadeau qui n’aura pas les effets escomptés.

L’ami du vicaire est un faune, visible de lui seul, qui va lui faire délaisser les nourritures spirituelles pour les nourritures terrestres.

Toute sa vie, Michael s’est senti responsable de la mort d’Harold. Quand vient sa dernière heure, il comprend enfin L’intérêt de la chose.
« Qui désire se souvenir ? Il suffit de désirer. Il n’existe pas chez les hommes d’asile perpétuel pour la force et pour la beauté. La fleur se fane, les mers s’assèchent au soleil, le soleil et toutes les étoiles se fanent comme les fleurs. Mais le désir des choses comme celles-là, ce désir-là est éternel, ce désir-là peut subsister, et celui qui me désire est moi. »

En route pour le paradis, M. Andrews, anglais chrétien, fait connaissance avec un turc musulman. Arrivés à destination, l’un et l’autre vont s’apercevoir que le paradis ne ressemble en rien à ce qu’ils l’imaginaient.

Adepte de la méthode de la Co-ordination, une école anglaise a choisi Napoléon comme fil rouge de toutes les matières enseignées, du cours d’histoire retraçant ses exploits militaires au cours de musique où les élèves travaillent la Symphonie Héroïque de Beethoven. Depuis l’au-delà, le musicien et le stratège cherchent comment récompenser les élèves pour leurs efforts.


J’ai gardé pour la fin La machine s’arrête qui est sans conteste la nouvelle la plus remarquable du lot, et accessoirement la plus longue aussi. Écrite en réaction au futur idyllique dépeint par H. G. Wells dans l’un de ses premiers textes, La machine s’arrête aurait inspiré 1984 à George Orwell.
Avec cent ans d’avance, Forster y prophétise un monde qui ressemble de façon troublante au nôtre, avec ordinateurs, télévisions, Internet, réseaux sociaux, plateformes de musique, vidéoconférences…

A l’âge de la Machine, tous les êtres humains vivent seuls dans des habitations souterraines, toutes semblables et consistant en une petite pièce hexagonale, regroupées telles les alvéoles d’une ruche. La Machine subvient au moindre de leurs besoins.
« Il y avait des boutons et des interrupteurs partout : des boutions pour les repas, pour la musique, pour les vêtements. Il y avait le bouton du bain chaud : quand on appuyait dessus, une cuve en (imitation) marbre surgissait du sol, se remplissait à ras bord d’un liquide chaud et inodore. Il y avait le bouton du bain froid. Il y avait le bouton qui produisait la littérature. Et il y avait évidemment les boutons par lesquels elle communiquait avec ses amis. La chambre, bien qu’elle ne contînt rien, était en contact avec tout ce qui lui importait au monde. »
Les humains entretiennent des relations les uns avec les autres par l’intermédiaire de tuyaux acoustiques où circulent les voix de millions de personnes et d’une plaque ronde sur laquelle apparaît le visage de son interlocuteur.

Chacun dans leur chambre, Kuno et sa mère Vashti, vivent séparés par des milliers de kilomètres. Tandis que Vashti est un pur produit de cette société de la Machine, Kuno, lui, s’interroge et la remet en question.
« Ne peux-tu voir, ne pouvez-vous tous voir, vous les conférenciers, que c’est nous qui sommes en train de mourir, et qu’ici sous terre la seule chose qui vive réellement, c’est la Machine ? Nous avons créé la Machine dans le but qu’elle nous obéisse, mais nous ne pouvons plus la faire obéir à présent. Elle nous a volé le sens de l’espace et le sens du toucher, elle a brouillé toutes relations humaines et réduit l’amour à un acte charnel, elle a paralysé notre corps et notre volonté, et maintenant elle nous oblige à la vénérer. La Machine se développe, mais pas selon nos plans. La Machine progresse – mais pas selon nos espoirs. Nous ne sommes rien d’autre que les globules sanguins qui circulent dans ses artères, et si elle pouvait fonctionner sans nous, elle nous laisserait mourir. »

Malgré les dangers et les interdictions, il va chercher à atteindre la surface de la Terre, dont on dit qu’elle est sans vie et son air si froid qu’on y meurt sur-le-champ.
« Des larmes envahirent les yeux de sa mère. Elle savait qu’il était condamné. S’il ne mourait pas aujourd’hui il mourrait demain. Il n’y avait pas de place pour les gens comme lui dans ce monde. Et à sa pitié se mêlait du dégoût. Elle avait honte d’avoir donné naissance à un tel fils, elle qui avait toujours été si respectable et si pleine d’idées. Était-il vraiment le petit garçon à qui elle avait appris à se servir de ses manettes et de ses boutons, à qui elle avait donné ses premières leçons tirées du Livre ? » [2]


Les admirateurs de l’auteur trouveront dans ces « fantaisies » comme il se plaisait à les appeler, une autre facette de Forster.
Ceux qui n’apprécient pas plus les nouvelles que Forster devraient tout de même se régaler avec La machine s’arrête.

De l’autre côté de la haie, de Edward Morgan Forster
(Short stories) Traduction de l’anglais : Anouk Neuhoff
10/18 Collection Domaine étranger #3123 (1999) - 202 pages



Notes

[1] En V.O., les quatre premières nouvelles The Other Side of the Hedge (Independent Review, 1904), The Celestial Omnibus (Albany Review, 1908), Other Kingdom (English Review, 1901) et The Curate’s Friend (Pall Mall Magazine, 1907) figurent dans The Celestial Omnibus and Other Stories (1911); les quatre dernières, The Machine Stops (The Oxford and Cambridge Review, 1909), The Point of It (English Review, 1911), Mr. Andrews (1911) et Co-ordination (1912), dans The Eternal Moment and Other Stories (1928).

[2] Je n’ai pu m’empêcher d’entendre dans cet extrait la voix de Forster, imaginant la réaction de sa mère à qui il aurait annoncé son homosexualité.