tiano-gateau-irina-sassonToute sa (longue) vie, Irina Sasson l’a vécue au rythme de son fameux gâteau café-café, celui-là même qui lui a valu toutes les fois (sauf une) un franc succès, tant au sein de la bonne société de Batenda que de sa famille. «Certaines dames de Batenda s’étaient crues très malignes en remplaçant par une cuillère à bouche d’extrait de café la tasse de moka. Elles s’étaient simplifié la vie… Mais si elles y gagnaient en temps: ajouter une cuillère d’extrait de café est quasi instantané, en incorporer une tasse entière au beurre prend un temps infini car les gouttes de café s’obstinent à rouler sur le beurre ramolli et il faut les piéger pour leur faire pénétrer sa masse afin de la parfumer et de l’alléger. Si elles y gagnaient en temps, elles y perdaient bien sûr en arôme et en finesse…» Chacun des moments importants de son existence, heureux ou malheureux, a été marqué par un gâteau café-café. 1753 exactement, qui sont aujourd’hui comme autant de jalons dans sa vie de femme.

Cuisiner est avant tout une question de don, de partage, de générosité. D’intimité aussi. Confectionner son gâteau était la façon immuable qu’Irina avait pour exprimer ses joies, ses troubles, ses émois, ses doutes, ses frustrations, ses peines aussi. Un rite quasi hypnotique qui l’aidait à se vider l’esprit et qui, une fois réalisé, la voyait alors apaisée, prête à reprendre vaillamment le cours de sa vie. Pas étonnant donc, qu’à plus de cent ans, Irina se raccroche à sa fameuse recette pour entretenir sa mémoire. Chaque jour la voit réciter, dans les sept langues qu’elle connaît, la recette de son gâteau café-café, transmise par sa cousine Lise en guise de cadeau de mariage : «Pour un gâteau de huit convives, compter trois paquets de Thé Brun…»
De même que la confection du gâteau café-café a ponctué l’existence d’Irina, les bribes de recette qu’elle se remémore petit à petit battent la mesure du récit. A chaque nouvel ingrédient surgit du passé un souvenir : sa jeunesse à Paris où elle est arrivée après que ses parents ont quitté les Balkans ; son mariage arrangé avec Adriano, un homme plus âgé qui, le mariage à peine célébré, lui fait traverser l’Atlantique pour aller visiter sa famille en Amérique du Sud. Un séjour d’agrément que les événements qui bouleversent l’Europe d’alors transformeront en exil forcé ; ses efforts pour s’intégrer à la société européenne de Batenda ; ses concessions pour vivre en bonne intelligence avec un époux caractériel et souvent absent qu’elle apprend à aimer ; son espoir de revoir un jour sa famille déportée de France ; la naissance de sa fille Djoïa, qui après plusieurs essais infructueux lui procure les joies de la maternité ; et enfin sa passion muselée pour Ambroise, jeune attaché culturel de l’ambassade de France.
Toute une vie évoquée en quelques heures, le temps de retrouver l’intégralité de la recette du gâteau café-café, dont la psalmodie est aussi solennelle qu’une prière et aussi douce qu’une mélodie. Aujourd’hui, dans sa chambre d’hospice, Irina passe le témoin à sa petite fille Susan, venue lui annoncer une grande nouvelle.

L’enchanteur et illustrissime gâteau café-café d’Irina Sasson est un récit nostalgique, apaisé, tout de délicatesse, d’émotion et de sensualité. Avec une économie de mots salutaire, Joëlle Tiano retrace le destin à la fois simple et extraordinaire de son héroïne. «C’est que la dernière seconde de notre vie peut contenir tout le malheur et tout le bonheur du monde.» Un premier roman, court mais d’une grande puissance d’évocation, qui se savoure avec lenteur pour en prolonger le plaisir le plus longtemps possible. En revanche, comme je n’aime ni les desserts au café, ni la crème au beurre, je ne me suis pas aventuré à tester la recette.

Anne, BelleSahi, le Bibliomane, Cathulu, Chaperlipopette, Chiffonnette, Emeraude, Laurence du Biblioblog, Lily, Malice, Tamara, Valdebaz et Yueyin ont tous dégusté avec plaisir le gâteau café-café d’Irina.

(*) « Manos bendichas », dirent les dames qui venaient d’Orient.
« Fine pâtissière », les Françaises.


L’enchanteur et illustrissime gâteau café-café d’Irina Sasson, de Joëlle Tiano
Les mues Intervista – 2007