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NEMIROVSKY, Irène

NEMIROVSKY, Irène - Le malentendu L’amour en fuite

malentendu-nemirovsky Héritier de la grande bourgeoisie, ruiné par le premier conflit mondial, Yves Heurteloup est venu passer cet été 1924 sur la côte basque, en souvenir des beaux jours de son enfance.
« Cependant il restait debout près de la fenêtre ouverte, et, peu à peu, ainsi qu’on reconnaît dans un visage modifié par les années, un sourire, un regard, et que, guidé par eux, on retrouve, en hésitant les traits aimés, de même, il redécouvrait, avec une émotion profondément douce, des lignes, des nuances, le contour des montagnes, la surface miroitante du golfe, la chevelure vivante et légère des tamaris. Et, quand il eut perçu de nouveau, dans l’air, ce parfum de cannelle et d’orangers en fleur qu’y apporte le vent d’Andalousie, il fut tout à fait réconcilié avec l’œuvre du temps, il sourit, et l’ancienne allégresse lui dilata le cœur. »


Tandis qu’il lézarde sur une plage d’Hendaye, une poignée de sable lancée par la fillette d’une jeune femme va lui donner l’occasion d’entrer en contact avec la charmante maman qu’il observe à la dérobée depuis plusieurs jours.
Mariée à un riche industriel souvent absent pour affaires, Denise Jessaint s’ennuie, n’ayant que sa petite fille et la gouvernante pour seule compagnie. Un jour, aux abords de l’hôtel, Heurteloup croise Denise en compagnie de son mari, qui s’avère être une de ses lointaines relations.
Le jeune célibataire se rapproche du couple et quand Jessaint est appelé à Londres, Yves passe l’essentiel de son temps en compagnie de Denise. La jeune femme délaissée apprécie qu’un homme s’intéresse à elle et lui fasse oublier la solitude de son quotidien. C’est ainsi qu’une romance nait entre eux.

Née sous le soleil de la côte basque, la liaison adultère tourne court sous la grisaille de Paris, où les amants se retrouvent, les vacances terminées. Le charme est rompu : désormais obligé de gagner sa vie, Heurteloup a retrouvé le chemin du bureau alors que Denise poursuit son existence oisive de femme riche.


« Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. » (Saint-Exupéry - Terre des hommes, 1938). Leur regard, c’est chacun vers leur petite personne que Denise et Yves le dirigent.
Pauvre petite fille riche gâtée par la vie, Denise n’envisage l’amour que sous le prisme d’une passion romanesque et absolue… mais à sens unique : c’est elle qui doit être le centre de toutes les attentions, l’objet de la dévotion (lire extraits ici).
« Ce qu’il lui fallait, comme il faut de l’air pour respirer, c’était l’assurance d’être aimée. Elle ne le savait pas. Elle ne savait rien. Toujours las, fatigué, préoccupé, ennuyé, il avait, cependant, pour elle, de la tendresse et de l’attrait physique, elle le sentait. Mais, tout le temps, elle avait l’impression que c’était elle seule qui se cramponnait, de toutes ses forces, à leur amour ; si elle le quittait, elle savait qu’il ne ferait pas un geste pour la retenir, par paresse, par découragement inné et, de cela, elle éprouvait comme une immense fatigue morale, comme si elle eût porté en tremblant, entre ses mains faibles, un précieux fardeau trop lourd. »

Pour sa part, Yves se montre incapable de répondre ne serait-ce qu’un minimum aux attentes démesurées de Denise. Avant même de l’avoir jouée, il abandonne la partie, préférant fuir et se résigner. Depuis son retour du front, Heurteloup avance dans la vie le regard fixé sur le rétroviseur. Doublement meurtri par la guerre, c’est un homme à la fois traumatisé par son expérience des tranchées et blessé de se retrouver privé de ses privilèges de nanti.
La vie insouciante de Denise lui rappelle cruellement qu’il est dorénavant exclu de ce monde auquel il appartenait. Incapable de mettre son orgueil en sourdine, il s’enferme toujours plus profondément dans un mutisme qui deviendra source d’une incompréhension grandissante entre les deux amants.
« Cette liaison pour lui n’était, en somme, que fatigue. A heure fixe, il fallait être tendre, amoureux, passionné ; préoccupé par les mille petits soucis quotidiens qui le harcelaient, comme des mouches un jour de chaleur, il fallait dire de jolies choses, sourire, caresser ; quand la migraine lui tenaillait les tempes, il fallait parler pour ne pas voir les yeux anxieux de Denise, pour ne pas entendre l’éternelle petite question triste : « Qu’est-ce que tu as ? à quoi penses-tu ? tu ne m’aimes pas ? » Il ne voulait pas faire de cette femme jeune et jolie, bonne et charmante, faite pour le rire, le bonheur et l’amour, la confidente de ses mille petits soucis mesquins (…) Alors il fallait se taire, ou parler de choses indifférentes ou bien dire de jolis riens qui n’étaient pas précisément des mensonges, mais qui lui causaient, parce qu’il se sentait forcé de les prononcer, une mortelle fatigue…
Avec elle, pensa-t-il avec une irritation singulière, il faudrait toujours être moralement en smoking. Ça ne rentre plus dans mes moyens, hélas… »

Le malentendu, c’est l’histoire de la rencontre de deux égoïsmes qui, aveuglés par le soleil de la côte basque et la douce vie de palace, ne voient pas qu’ils courent inévitablement à l’échec. Bâtie sur une méprise, ce que Denise et Yves prenaient pour une passion tenace ne résistera pas à la réalité crue du quotidien et les humiliations nées de la différence de classes, et finira engluée dans l’amertume et le désenchantement.
« Comme c’était étrange… Quand il était sûr qu’il allait la voir, il retardait tant qu’il le pouvait l’instant de leur rencontre ; ce n’était pas précisément de l’ennui qu’il ressentait, mais de l’absence de désir ; il avait envie de reculer l’heure, il flânait dans les rues, il inventait mille prétextes pour se mettre en retard, trop certain de sa présence, de sa tendresse, de son amour. Mais il suffisait que survînt de la part de Denise un empêchement quelconque pour qu’il se sentît de nouveau amoureux, inquiet et plein d’une impatience délicieuse ; quand il arrivait à Denise d’être un peu malade, il s’affolait, se tourmentait, devenait câlin et doux ; il avait mal dans sa chair quand elle souffrait ; il ne pouvait la quitter ; elle lui était subitement plus précieuse que tout au monde. Mais le lendemain, elle guérissait, et il recommençait à traîner son amour comme un fardeau. »


J’ai retrouvé avec toujours autant de plaisir la plume impitoyable d’Irène Némirovsky, qui décortique avec justesse et acuité la psychologie de personnages auto centrés, et égratigne au passage la haute société de l’entre-deux-guerres.

Cette fois encore, le parallèle avec Sagan s’impose au lecteur. Parallèle plus que jamais pertinent pour Le malentendu puisque, comme Sagan des années plus tard dans Bonjour Tristesse, Némirovsky fait preuve dans ce premier roman (écrit en 1924 et publié deux ans plus tard) d’une clairvoyance rare chez une jeune fille de seulement vingt-et-un ans.


Ce qu’ils en ont pensé :

Carmadou : « Si on n’avait pas oublié Irène Némirovsky, Bonjour tristesse de Françoise Sagan eut-il été un tel phénomène ? »

Du soleil sur la page : « C’est le deuxième d’Irène Némirovsky que je découvre et que je dévore. Quel talent ! Quelle maturité à un si jeune âge ! »

Gambadou : « Une superbe écriture moderne. On a du mal à croire que ce roman a été écrit il y a près de quatre-vingt-dix ans ! »

Isa : « Sous une apparence légère, ce roman est une analyse de l’amour et de la vie de l’entre deux guerres. C’est également, comme souvent dans les romans d’Irène Némirovsky, une vraie critique sociale. »

Mango : « Un roman d’amour des années folles, léger et classique à la fois, brillant par le style, délicieux à la lecture ! »

Marie Bouquine : « Un court roman à lire d’urgence pour un week-end ! »

Nanou : « Le style est limpide, précis, la langue d’Irène Némirovsky est belle et toujours actuelle. (…) Un beau roman mélancolique… »

D’autres avis sur Babelio

Le malentendu, d’Irène Némirovsky
Denoël (2010) - 169 pages

NEMIROVSKY, Irène - Le malentendu L'amour à la plage

plagehendaye

Plage de Hendaye - Côté est, falaises de la pointe Sainte-Anne (début du XXe siècle)
source : Blog Hendaye histoire



« Elle se pencha vers lui, le prit par les épaules.
- Yves, est-ce que vous m’aimez ? demanda-t-elle, et sa voix ne ressemblait pas à celle d’une amoureuse qui murmure : « Tu m’aimes ? », comme une affirmation, divinement sûre d’avance de la réponse ; elle était pleine d’anxiété et de souffrance, au contraire. Tout de même, elle espérait. Il ne répondait rien. Il dit enfin :
- A quoi bon les mots, Denise ? les mots ne signifient rien.
- Dites-le moi quand même, je vous en prie… Je veux le savoir.
- C’est que, justement, je me demande si je peux aimer, aimer comme je voudrais, soupira-t-il. Et, cependant, Denise, je sens que vous m’êtes infiniment chère. Le désir que j’ai de vous est mêlé à une immense tendresse…
- Mais, c’est cela, l’amour, balbutia-t-elle, comme une imploration, le cœur serré, les yeux attachés sur lui.
Il répondit simplement :
- Si vous jugez que c’est l’amour, je vous aime, Denise.
Elle sentit, pour la première fois, une sorte de barrière entre leurs deux cœurs, comme une petite frontière mal définie, mais infranchissable. Mais elle ne dit rien ; elle préféra fermer les yeux, s’oublier, ne pas voir, ne pas être sûre, mais ne pas le perdre, surtout ne pas le perdre. Et, furtivement, tandis qu’il l’embrassait, elle essuya de la main deux grosses larmes qui débordaient de son cœur trop lourd. »
(p.72-73)



« - Yves, vous m’aimez ? Dites-moi que vous m’aimez… Vous m’êtes si cher. Dites-moi, parlez-moi…
Obstinément, il se taisait. Elle avait l’impression de se cogner désespérément contre une porte fermée, de la battre en vain de sa tête douloureuse, comme un pauvre oiseau dans une chambre sans lumière ; et, cependant, elle répétait avec le terrible et maladroit entêtement féminin :
- Dites-moi… Parlez-moi…
Il finit par répondre :
- Je ne sais pas parler, Denise, ma petite Denise ; donnez-moi le calme, le repos, la tendresse… J’ai besoin de vos mains sur mon front, sur mon cœur, de votre douce voix fraîche qui rit près de moi… Mais je ne peux pas, je ne sais pas dire des paroles d’amour… Songez que pendant tant d’années je me suis tu… Ne me forcez pas à dire de jolis mensonges… Je ne veux pas… Je suis si fatigué… Donnez-moi du repos… J’ai besoin de repos…
- Mais moi, dit-elle révoltée, moi, j’ai besoin de tout ça… J’ai besoin qu’on me dise que je suis la plus belle, et la plus chère, et la seule. J’ai besoin de paroles, même si je sais qu’elles mentent… J’en ai besoin…
- Je ne peux pas vous donner ce que vous me demandez. Ce n’est pas ma faute, Denise. Je suis pauvre de sentiments autant que d’argent, peut-être, je ne sais pas… Mais je vous donne tout ce que je peux donner… »
(p. 94-95)


capFiguier

Plage de Hendaye - Côté ouest, cap Figuier plongeant dans la mer Cantabrique (début du XXe siècle)
source : Blog Hendaye histoire



Le malentendu, d’Irène Némirovsky
Denoël (2010) - 169 pages

NEMIROVSKY, Irène - Les mouches d’automne, précédé de La Niania, suivi de Naissance d’une révolution L’ancienne majesté des mouches

mouches-automne-nemirovsky Tatiana Ivanovna est au service des Karine depuis si longtemps qu’elle fait presque partie de cette famille à laquelle elle est totalement dévouée. Elle a élevé son maître actuel, Nicolas Alexandrovitch, tout comme ses frères. Et quand, à son tour, il a eu des enfants, c’est à elle qu’a été dévolue la charge de les éduquer.
La fidélité de la vieille nounou est sans faille. Quand éclate la révolution de 1917 et que les Karine fuient vers Odessa, c’est elle qui garde le domaine déserté pour le protéger des pillards. C’est elle encore qui traverse le pays à pieds, trois mois durant, pour apporter à ses maîtres les derniers diamants de la famille qu’elle a sauvés et cousus dans l’ourlet de sa robe.
Alors bien sûr, quand les Karine quittent la Russie pour la France, Tatiana est du voyage.

A Paris, les Karine rejoignent la communauté russe en exil, dans le quartier des Ternes. « Paris était envahie par le premier flot d’émigrés russes, qui tous s’entassaient dans Passy et aux environs de l’Étoile. »
Dans un dénuement inversement proportionnel à la splendeur à laquelle ils ont été habitués, les Karine tentent de se reconstruire une vie en France.
« L’appartement était petit, sombre, étouffant ; il sentait une odeur de poussière, de vieilles étoffes ; les plafonds bas semblaient peser sur les têtes ; des fenêtres on apercevait la cour, étroite et profonde, aux murs blanchis à la chaux, qui réverbéraient cruellement le soleil de juillet. Dès le matin on fermait les volets et les croisées, et dans ces quatre petites chambres obscures, les Karine vivaient jusqu’au soir, sans sortir, étonnés par les bruits de Paris, respirant avec malaise les relents des éviers, des cuisines qui montaient de la cour. »
Ces mouches d’automne qui donnent son titre à ce texte, ce sont eux, les exilés, désœuvrés, hébétés, tournant en rond dans leur logement:
« Ils allaient, venaient, d’un mur à l’autre, silencieusement, comme les mouches d’automne, quand la chaleur, la lumière et l’été ont passé, volent péniblement, lasses et irritées, aux vitres, traînant leurs ailes molles »

La nostalgie d’une époque à jamais révolue chevillée au corps, Nicolas Alexandrovitch et les siens dépérissent dans un monde qui leur est étranger à plus d’un titre.
« S’il n’y avait pas ces souvenirs au fond du cœur, l’existence serait supportable… Il prononça avec effort, entre ses dents serrées, sans tourner la tête :
« A quoi bon ? A quoi bon ? C’est fini. Ça ne reviendra plus. Que d’autres espèrent, s’ils veulent… c’est fini, fini », répéta-t-il avec une sorte de colère.
Hélène Vassilievna lui prit la main, porta à ses lèvres les doigts pâles, comme autrefois.
« Cela remonte du fond de l’âme, parfois… Mail il n’y a rien à faire… C’est la volonté de Dieu… Kolia, mon ami… mon chéri… nous sommes ensemble, et le reste… »

Moins encore que les autres, la vieille Tatiana n’arrive pas s’accommoder de sa nouvelle existence. Ce déracinement lui est insupportable. Son esprit est définitivement resté en Russie.
« Comment pouvaient-ils vivre, tous ces gens enfermés dans ces maisons noires ? Quand viendrait la neige ? » « (…) La neige… Quand elle la verrait tomber, ce serait fini… Elle oublierait tout. Elle se coucherait et fermerait les yeux pour toujours. Est-ce que je vivrai jusque-là ? murmura-t-elle. »
Emmurée dans ses souvenirs, elle finit par confondre le Paris d’aujourd’hui et la Russie de naguère.
« Elle pensait à Cyrille, à Youri, avec une sorte d’étonnement pénible… La guerre. Elle imaginait vaguement un champ et des chevaux au galop, des obus qui éclataient comme des cosses mûres… comme sur une image entrevue… où cela ?… un livre de classe, sans doute, que les enfants avaient colorié… Quels enfants ?… Ceux-là, ou Nicolas Alexandrovitch et ses frères ?… Parfois, quand elle se sentait lasse, comme cette nuit, elle les confondait dans sa mémoire. Un long rêve confus… est-ce qu’elle n’allait pas se réveiller, comme autrefois, aux cris de Kolinka, dans la vieille chambre ?…
Cinquante et un ans… En ce temps-là, elle avait, elle aussi, un mari, un enfant… Ils étaient morts, tous les deux… Il y avait si longtemps qu’elle se souvenait avec peine de leurs traits, parfois… Oui, tout passait, tout était dans les mains de Dieu. »

Jour après jour, la confusion s’empare de son esprit, ses pensées s’embrouillent, sa raison défaille.



Dans leur biographie, La vie d’Irène Némirovsky 1903-1942 (Grasset Denoël, 2007), Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt écrivent page 235 :
« De 1926 à 1940, Irène Némirovsky n’a écrit qu’un long, unique et perpétuel roman, manuscrit ininterrompu d’où se sont détachés, à maturité, nouvelles et récits secondaires. Mais le tronc demeure, qui porte ces fruits et n’est autre que l’arbre généalogique des Némirovsky. D’où la sève autobiographique de ses livres, plus ou moins concentrée. Le Bal (1929) était un surgeon de Golder (1930), dont procède Le Pion (1933), lui-même écho du Malentendu (1926). »

Les mouches d’automne, nouvelle publiée en 1931, ne fait pas exception.
Le destin de cette vieille gouvernante était déjà au cœur d’un texte paru sept ans plus tôt, La Niania. Il est d’ailleurs intéressant d’avoir, réunies dans cette édition des Cahiers Rouges, les deux variations de cette même histoire.
Ensuite, le personnage de Tatiana s’inspire directement de Zézelle, la nounou française d’Irène Némirovsky qu’elle considérait comme une mère. Dans les journaux de travail du Vin de solitude conservés à l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine (IMEC), elle écrit en 1934 :
« Dans mon enfance, elle (Marie) représentait le refuge, la lumière. Combien de fois elle m’a consolée, quand j’étais injustement punie, rudoyée, grondée. Elle m’apaisait, elle était pleine de mesure, de sagesse. (…) Je n’aimais vraiment qu’elle au monde. » [1]

Reléguant les événements historiques au second plan, Irène Némirovsky se concentre sur les vicissitudes intérieures de ses personnages pour livrer un récit intimiste marqué du sceau de « l’âme slave ». En à peine une soixantaine de pages, elle évoque avec justesse la douleur et la mélancolie des immigrés russes de Paris, ressassant le passé et les jours meilleurs à l’envi.



Ce qu’elles en ont pensé :

Alice : « Un pur délice à lire et l’écriture est terriblement poignante. »

Nanoucz : « Le style est limpide, comme toujours chez Irène Némirovsky, les sentiments sont suggérés, par petites touches. »





nemirovsky-expo Ce billet me donne l’occasion de parler ici de l’exposition Irène Némirovsky, « Il me semble parfois que je suis étrangère » qui se tient jusqu’au 8 mars (et peut-être au-delà) au mémorial de la Shoah, à Paris.
Y sont regroupés des archives personnelles, des manuscrits, des papiers officiels… jamais présentés au public retraçant le destin de l’auteur.
Au-delà des billets adressés à sa famille depuis le camp de Pithiviers, le plus émouvant est certainement ce court extrait sonore d’une émission de radio de 1939, seul enregistrement de la voix d’Irène Némirovsky qui subsiste.

nemirovsky-destin-images-corpet Un mini site est consacré à l’exposition.

A signaler également, la parution, à l’occasion de cette exposition, d’un très bel ouvrage regroupant la plupart des archives présentées : Irène Némirovsky, un destin en images, sous la direction d’Olivier Corpet.



Les mouches d’automne, d’Irène Némirovsky
précédé de La Niania, suivi de Naissance d’une révolution
Grasset / Collection Les cahiers rouges # 87 - (2009) - 123 pages



Notes

[1] Dans le prière d’insérer de Mouches d’automne, en 1931, elle écrira (ATTENTION : SPOILER) : « Ces Mouches d’automne ont paru dans une collection à tirage limité, et les critiques qui en ont parlé, ont désapprouvé la fin, invraisemblable et « mélo ». Il me paraît assez intéressant de préciser que le suicide de la vieille tante Tatiana est le seul fait authentiquement, absolument réel du récit. Ainsi est morte ma gouvernante, une femme au cœur simple et dévouée qui m’a élevée, que j’aimais comme une mère. Par hommage à sa mémoire, et parce que je crois que l’on doit répondre de ses erreurs, je n’ai rien voulu changer à la présente édition. »

NEMIROVSKY, Irène - David Golder Noces d'argent

golder-nemirovsky Self-made man ayant bâti sa fortune en spéculant sur le pétrole et le gaz, David Golder commence à ressentir douloureusement le poids de ses soixante-huit ans.
Cela ne l’empêche pas de rester un redoutable homme d’affaires, avec lequel il faut compter : Moscou, Londres, New York… il écume toujours les places boursières internationales, traquant le placement juteux qui lui rapportera toujours plus d’argent.

Ce n’est pas sa femme, Gloria, qui s’en plaindra. Celle-ci mène grand train, organise des réceptions pour des parasites mondains et dépense sans compter l’argent de son mari en bijoux, fourrures… et gigolos.
Insatiable et ne pouvant se résoudre à réduire son standing, elle n’a qu’une crainte : que l’argent cesse de couler à flots.

Joyce, la fille de Golder, fierté du vieil homme, est tout aussi frivole et dépensière. Mais, attendri par la jeunesse et la fraîcheur de ses dix-huit ans, il cède à tous ses caprices.
« Joyce ? Il l’aimait, elle… Et encore… Parce qu’elle était belle, jeune, brillante. De l’orgueil ! Il n’avait que de l’orgueil et de la vanité au fond du cœur ! »

Victime d’une crise d’angine de poitrine qui le terrasse, Golder sera un moment entre la vie et la mort. Une fois rétabli, il va jeter un œil neuf sur son existence, remettre en perspective le sens de sa vie : sa course sans fin à l’argent, ses rapports avec sa femme et sa fille qui ne voient en lui qu’une source inépuisable de liquidités avec laquelle il leur faut composer si elles veulent satisfaire leurs caprices.

Affaibli et diminué par la maladie, Golder voit ses affaires péricliter. Sa femme et sa fille l’abandonnent dans son appartement parisien vidé de tout son mobilier, où il passe ses jours terrorisé par l’imminence de sa mort. Jusqu’au jour où dans un ultime sursaut, il va renouer avec les affaires et rebâtir sa fortune.



On le sait, Irène Némirovsky puisait la matière première de ses œuvres dans sa propre histoire familiale. Malgré tout, on reste médusé de savoir que c’est de son père, Leonid, riche banquier juif ukrainien, et de sa mère, Anna, mondaine volage, dont elle s’est inspirée pour créer David et Gloria Golder. Même Joyce ressemble beaucoup à la jeune fille qu’elle était alors.

Golder est un personnage ambigu qui, tour à tour, provoque la répugnance ou la pitié. Implacable et sans pitié en affaires, sa seule raison de vivre semble être son âpreté au gain.
Mais n’est-il qu’un vieil homme mal aimé et méprisé par les siens, ne trouvant son salut que dans les affaires qu’il remporte de haute lutte ou est-il à ce point obnubilé par l’argent qu’il en néglige sa famille qui, par retour, ne le considère que comme une “pompe à fric” ?

Avec l’arrivée de la maladie, le pacte de non-agression tacite signé entre Golder et Gloria va rapidement virer au déferlement de fiel pour finir en haine des plus tenaces :
« Elle savait bien… Elle avait toujours su… Jamais il n’avait mis un sou de côté pour elle… Tout coulait, tout disparaissait d’une affaire à une autre… Et maintenant ? « Des milliards sur le papier, oui, mais dans les mains, rien, pas ça… » siffla-t-elle avec rage entre ses dents serrées. Il disait : « De quoi t’inquiètes-tu ? Je suis encore là… » Imbécile ! Est-ce qu’à soixante-huit ans il ne fallait pas attendre tous les jours la mort ? Est-ce que le premier devoir n’était pas d’assurer à sa femme une fortune convenable, suffisante ? Ils n’avaient rien. Quand il abandonnerait ses affaires, il ne resterait rien. Les affaires… Quand ce fleuve d’argent vivant ne coulerait plus… « Il restera peut-être un million, songea-t-elle, peut-être deux, en raclant bien… » Elle haussa furieusement les épaules. Un million durait six mois au train dont ils vivaient. Six mois… et cet homme, par-dessus le marché, ce mourant inutile sur le dos… « J’ai bien besoin qu’il vive encore quinze ans, vraiment, cria-t-elle tout à coup d’une vois haineuse, pour tout le bonheur qu’il m’a donné… Non, non… » Elle le haïssait, brutal, vieux, laid, n’aimant rien d’autre au monde que cet argent, ce sale argent qu’il n’était même pas capable de garder ! Il ne l’avait jamais aimée… S’il la couvrait de bijoux, c’était comme une enseigne vivante, un étalage »
« Et les autres ? Comment faisaient-ils ? Tous ils travaillaient, comme lui ! Ils ne se croyaient pas plus intelligents ni plus forts que le monde entier, mais, du moins, quand ils étaient vieux, quand ils mouraient, ils laissaient leurs femmes à l’abri du besoin !… « Il y a des femmes qui sont heureuses… » Tandis qu’elle… La vérité, c’est qu’il ne s’était jamais soucié d’elle… Jamais il ne l’avait aimée… Autrement il n’aurait pas pu vivre une heure tranquille en sachant qu’elle n’avait rien… que le malheureux argent qu’elle avait mis de côté, elle-même, au prix de combien de patience et d’efforts… « Mais c’est mon argent, à moi, à moi, s’il compte que c’est avec ça que je le ferai vivre !  » »

Le vrai Golder est-il ce boursicoteur sans scrupules qu’il est devenu ou ce petit Juif des quartiers pauvres d’Odessa auquel il repense avec nostalgie au seuil de la mort ?
Cette ambiguïté subsistera jusqu’à la dernière page puisqu’on ne saura jamais si Golder se lance dans son coup de poker final par amour de sa fille ou pour couronner sa carrière d’une ultime victoire… et empocher par le même coup plus d’argent qu’il n’en a jamais gagné.


Gloria et Joyce s’affrontent pour récolter les bonnes grâces et les faveurs de Golder. Mondaines et volages, elles apparaissent comme des créatures frivoles et vaines qui, telles des succubes, dévorent Golder et l’entraînent toujours plus loin vers la mort à mesure qu’elles exigent de lui toujours plus d’argent.
La rivalité entre la mère et la fille est âpre : Gloria est jalouse de la jeunesse de cette fille encombrante. La seule présence de Joyce trahit son âge véritable et l’empêche de jouir pleinement de l’attention des autres.
Calquée sur les relations qu’Irène Némirovsky entretenait avec sa propre mère, Anna, cette rivalité mère/fille trouvera écho dans plusieurs autres de ses textes parmi lesquels Le Bal ou Jézabel.

Les autres femmes du roman ne sont pas logées à meilleure enseigne, qu’il s’agisse de l’épouse de Soifer, l’ami de Golder…
« Soifer montra du poing la fenêtre et Paris entier.
« Avant-hier, continua-t-il de sa voix aiguë et gémissante, c’était les impôts sur le revenu, demain le loyer. Il y a huit jours quarante-trois francs de gaz. Puis c’est ma femme qui a acheté un nouveau chapeau. Soixante-douze francs !… Une espèce de pot renversé !… ça m’est égal de payer pour quelque chose de bien, quelque chose qui dure… ça ! ça ne lui fera pas deux saison !… Et à son âge !… Un linceul, voilà ce qui lui convient ! Voilà ce que j’aurais payé avec plaisir !… Soixante-douze francs !… De mon temps, on avait une petite peau d’ours chez nous, pour ce prix-là !… Oh mon Dieu, mon Dieu, si mon fils veut se marier un jour, je l’étrangle de mes propres mains… ça vaudra mieux pour lui, pauvre petit !… que de payer toute la vie, comme vous et moi !… »
…ou encore de la femme de Marcus, l’associé de Golder :
« Mme Marcus entra. Son maigre visage au grand nez dur, en forme de bec, était jaune et opaque comme de la corne ; ses yeux brillants et ronds cillaient fortement sous les sourcils rares et clairs, placés de façon étrange, inégale, très haut.
Elle s’avança sans bruit, à petits pas pressés, rapides, prit la main de Golder et parut attendre. Mais Golder, la gorge serrée, ne disait rien. Elle murmura, avec un petit grincement bizarre comme un rire irrité ou un sec sanglot :
« Oui. Vous ne vous y attendiez pas !… Cette folie, ce ridicule, ce scandale… Je bénis le Seigneur de ne pas nous avoir donné d’enfants. Vous savez comment il est mort ? Dans une maison close, rue Chabanais, avec des filles. Comme si la ruine ne suffisait pas », acheva-t-elle en portant un mouchoir à ses yeux.
Le mouvement brusque délaça sous le crêpe un collier de perles énormes, enroulé trois fois autour du long cou ridé qu’elle agitait par saccades comme un vieil oiseau de proie.
« Elle doit être très riche, vieux corbeau, pensa Golder ; c’est toujours ainsi chez nous. Crever à force de travail pour qu’elles s’enrichissent !… »
Il revit dans son souvenir sa propre femme qui cachait précipitamment son carnet de chèques dès qu’il entrait, comme un paquet de lettres d’amour. »



Peinture sans concession du milieu de la finance, des parvenus et des mondains des Années folles, David Golder est un court roman (ou une longue nouvelle) grinçant. Irène Némirovsky y trempe une fois encore sa plume dans l’acide et brosse avec justesse les affres psychologiques de ses personnages.

Pour la petite histoire, David Golder a été le premier grand succès - critique et public - d’Irène Némirovsky. Elle avait envoyé son manuscrit à Bernard Grasset sous son nom d’épouse, en ne laissant qu’une adresse en poste restante. Après avoir lu le manuscrit dans la nuit, l’éditeur enthousiaste envoie dès le lendemain matin une lettre invitant l’auteur à signer un contrat. Sans réponse au bout d’un mois, Grasset passe une annonce dans les journaux pour retrouver celui dont il n’imagine même pas qu’il puisse être une jeune fille de 26 ans. Ce n’est que plusieurs semaines plus tard qu’Irène Némirovsky se présentera à lui, tout juste remise d’un premier accouchement difficile qui l’avait empêchée d’aller relever son courrier.
Quelque temps seulement après son succès en librairie, David Golder sera adapté au théâtre puis au cinéma, par Julien Duvivier, qui confiera ainsi à Harry Baur le rôle titre de son premier film parlant.


Les avis de Sylvie et de Majanissa.


David Golder, d’Irène Némirovsky
Le Livre de Poche n°2372 (1993) - 192 pages

NEMIROVSKY, Irène - David Golder « Donne-le moi, Dad... »

golder

Harry Baur (Golder) & Jackie Monnier (Joyce)
dans le film David Golder, de Julien Duvivier (1930) © D.R.



Joyce avait pris son miroir et elle arrangeait ses cheveux en chantonnant.
« Daddy, qu’est-ce que tu m’as acheté ? »
Il ne répondit pas. Elle revint vers lui, sauta sur son genou.
« Daddy, Daddy, regarde-moi, voyons, qu’est-ce que tu as ? réponds ! Ne me taquine pas… »
Machinalement, il prit son portefeuille, lui mit quelques billets de mille francs dans la main.
« C’est tout ?
- Oui. Ça ne te suffit pas ? murmura-t-il en s’efforçant de rire.
- Non. Je veux une auto neuve.
- Comment ? Et la tienne ?
- Elle m’ennuie, elle est trop petite… Je veux une Bugatti. Je veux aller à Madrid avec… »
Elle s’interrompit brusquement.
« Avec qui ?
- Des amis… »
Il haussa les épaules.
« Ne dis pas de sottises…
- Ce n’est pas une sottise… Je veux une voiture neuve…
- Eh bien, tu t’en passeras…
- Non, Daddy, Daddy darling… Donne-moi une auto neuve, donne-la moi, dis… Je serai sage… Daphné Mannering en a une belle que Behring lui a donnée…
- Les affaires sont mauvaises… L’année prochaine…
- On me dit toujours ça, à moi !… Je m’en fiche bien, par exemple, arrange-toi !…
- Assez ! Tu m’ennuies », cria enfin Golder impatienté.
Elle se tut, sauta à terre, puis réfléchit, revint se frotter contre lui.
« Daddy… Mais si tu avais beaucoup d’argent, tu me l’achèterais ?
- Quoi ?
- L’auto…
- Oui.
- Quand ?
- Tout de suite. Mais je n’ai pas d’argent. Fiche-moi la paix. »
Joyce poussa un cri joyeux.
« Je sais ce qu’on va faire alors ! Nous irons au cercle cette nuit… Je te ferai gagner… Hoyos dit toujours que je porte chance… Tu m’achèteras ma voiture demain ! »
Golder secoua la tête.
« Non. Tout de suite après le dîner je rentre. Tu ne te rends pas compte que j’ai passé la nuit dans le train ?
- Qu’est-ce que ça fait ?
- Je suis malade aujourd’hui, Joy…
- Toi ? Tu n’es jamais malade…
- Ah ! tu crois ? »
Elle demanda tout à coup :
« Dad ? il te plaît, Alec ?
- Alec ? répéta Golder : Ah ! oui, le petit… Il est gentil…
- Tu aimerais me voir princesse ?
- Ça dépend…
- On m’appellerait Altesse impériale… »
Elle vint se placer sous le lustre allumé, rejetant en arrière sa fine tête d’or.
« Regarde-moi bien, Dad… Ça m’irait, ce rôle-là ?
- Oui, murmura Golder avec un secret mouvement d’orgueil qui lui fit battre brusquement, presque douloureusement le cœur : oui… Ça t’irait bien, ma fille…
- Tu donnerais beaucoup d’argent pour ça, Dad ?
- Ça coûte donc si cher ? demanda Golder, son dur et rare sourire tordant légèrement le côté de ses lèvres : ça m’étonnerait… Les princes, à présent, courent les rues…
- Oui, mais celui-là, je l’aime… » Une expression passionnée et profonde pâlit son visage jusqu’aux lèvres.
« Tu sais qu’il n’a rien, pas un sou ?…
- Je sais. Mais je suis riche.
- Nous verrons.
- Ah ! dit brusquement Joyce, vois-tu, c’est que moi, sur cette terre il me faut tout, ou autrement j’aimerais mieux mourir ! Tout ! Tout ! répéta-t-elle avec son regard ardent, impérieux ; je ne sais pas comment elles font, les autres !… Daphné, elle couche avec le vieux Behring pour de l’argent… Moi, il me faut l’amour, la jeunesse, tout au monde !… »
Il soupira :
« L’argent… »
Elle l’interrompit avec un geste emporté et joyeux.
« L’argent… L’argent aussi, naturellement, ou plutôt les belles robes, les bijoux !… tout, je te dis, mon pauvre Dad !… J’aime si follement tout cela ! Je désire tellement être heureuse, si tu savais ! Ou bien, j’aimerais mieux mourir, je te jure !… Mais je suis bien tranquille ! J’ai toujours eu tout ce que je voulais au monde !… »
Golder baissa la tête, puis murmura, en s’efforçant de sourire :
« Ma pauvre Joyce, tu es folle… Tu as été amoureuse de quelqu’un depuis l’âge de douze ans, je crois…
- Oui, mais cette fois… - elle lui jeta un regard lourd et buté – je l’aime… Donne-le moi, Dad…
- Comme l’auto ? »
Il sourit sans gaieté :
« Allons, viens, mets ton manteau, descendons… »
(p. 60-63)

David Golder, d’Irène Némirovsky
Le Livre de Poche n° 2372 (1993) - 192 pages

NEMIROVSKY, Irène - Jézabel Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle…

nemirovsky-jezabelQui est cette femme plus très jeune, mais que l’on devine avoir été très belle, pour laquelle le public se bouscule et s’échauffe dans la salle du tribunal ? Prostrée dans le box des accusés, Gladys Eysenach est inculpée pour le meurtre d’un jeune homme qu’elle a abattu d’un coup de revolver.
Probablement, malgré leur différence d’âge, l’un de ses (nombreux) amants.
Comment cette femme riche, gâtée par la vie, figure incontournable des soirées mondaines de l’entre-deux-guerres, en est-elle arrivée là ?

Après avoir fait défiler à la barre les témoins, amis et relations de l’accusée, Irène Némirovsky va entreprendre le récit de la vie de Gladys, Jézabel [1] moderne.

Paru en 1936, Jézabel est un roman fichtrement moderne. Si son style accuse parfois quelques rides, son thème est toujours, malheureusement, d’actualité : l’obsession de la jeunesse, rester jeune à tout prix, plaire quel qu’en soit le prix…



Succession de fêtes, bals et soirées, la vie de Gladys Eysenach ressemble à une coupe de champagne, faite de bulles légères, insouciantes et aériennes, dégustées avec désinvolture dans des lieux plus sélects les uns que les autres.
Comme le breuvage doré, Gladys s’amuse à faire tourner les têtes des hommes et à faire battre plus fort leurs cœurs. Le jeu de la séduction a sur elle aussi les effets de l’alcool, et elle en abuse jusqu’à l’ivresse, jusqu’au vertige.
« Les serments, les supplications, les larmes, elle y était accoutumée comme un ivrogne l’est au vin ; elle n’en était pas rassasiée, mais leur doux poison lui était nécessaire comme le seul aliment qui l’eût fait vivre. Elle ne s’en cachait pas. Elle pensait qu’une femme n’est jamais blasée, qu’elle est un petit animal infatigable, qu’un ambitieux peut se lasser des honneurs et un avare de l’or, mas que jamais une femme ne renonce à son métier de femme ; quand elle pensait à la vieillesse, elle lui paraissait si lointaine encore qu’elle la regardait en face sans trembler, s’imaginant que la mort viendrait pour elle avant la fin du plaisir. »

Narcissique et égocentrique, Gladys ne vit que par et pour la séduction.
« Qu’y avait-il de meilleur au monde, quelle volupté comparable à celle de plaire ?… Ce désir de plaire, d’être aimée, cette jouissance banale, commune à toutes les femmes, cela devenait pour elle une passion, semblable à celle du pouvoir ou de l’or dans un cœur d’homme, une soif que les années augmentaient et que rien, jamais, n’avait pu étancher complètement. »
Elle jouit pour y parvenir d’un atout essentiel, sa beauté qui subjugue les hommes et suscite la jalousie des femmes.
« Gladys avait de sa beauté une conscience profonde qui ne la quittait pas. Elle la ressentait comme une paix intérieure à chaque instant du jour. Sa vie était simple : s’habiller, plaire, retrouver un homme amoureux, se rhabiller, plaire… Parfois, elle songeait : « J’ai quarante ans… » En ce temps-là, avant la guerre, c’était un âge terrible, « l’âge-limite » ; rares étaient les femmes, comme elle, dont la beauté demeurait intacte à quarante ans. »
Mais la beauté possède son versant noir : la peur incommensurable de vieillir et de se voir délaisser.
« Elle voulut s’élancer, mais tout à coup elle s’arrêta, songea :
- Mon visage…
Comme il devait être ravagé après une nuit pareille… Elle n’avait pas le droit de pleure, de laisser voir sa souffrance. C’était bon pour la jeunesse de laisser couler les larmes sur des joues qu’elles embellissaient comme la pluie sur une fleur… Jeannine pouvait pleurer. Elle n’avait pas trente ans, elle… Ses larmes attendriraient Monti. Elle, Gladys, devait se souvenir que les pleurs faisaient fondre le fard sur les joues. »



Pour échapper à l’outrage du temps, Gladys se montrera prête à tout : du plus grotesque (trafiquer ses papiers d’identité pour rajeunir officiellement de dix ans) au plus tragique (tuer un homme). Tout, n’importe quoi, plutôt que vieillir.
« Le jour où elle eut cinquante ans, où elle eut entendu sonner à ses oreilles à toutes les heures : « Tu as cinquante ans… Toi, Gladys, qui hier encore… Tu as cinquante ans, cinquante ans, et jamais tu ne retrouveras ta jeunesse… », ce jour-là, elle alla pour la première fois dans une maison de rendez-vous, et depuis, chaque fois que la mélancolie devenait trop amère, chaque fois qu’elle était torturée par le doute d’elle-même, elle allait passer une heure là.
Lorsqu’un homme inconnu était plus empressé, plus généreux que de coutume, une sorte de paix divine affluait à son cœur.
« Si on me reconnaît ? songeait-elle. Je suis libre… Et puis, que dira-t-on ? Vicieuse ?… Ah ! vicieuse, folle, criminelle, mais pas vieille, pas incapable d’inspirer l’amour, pas cette abomination, pas cette horreur !… »

Obsédée par la peur de vieillir, Gladys entretiendra des relations pour le moins tendues avec sa propre fille, Marie-Thérèse, à qui elle reproche de lui rappeler en permanence, par sa simple existence, son âge véritable. Pour gagner quelques années aux yeux du monde, elle n’aura de cesse de la faire passer pour une enfant bien plus jeune qu’elle ne l’est en réalité, finissant même par se persuader de ses mensonges.
Ce thème de la haine maternelle, tout comme le personnage de cette femme refusant à sa fille le droit de lui voler la vedette, m’ont fortement rappelé Le bal, nouvelle qui a valu le succès à l’auteur.



Dans Jézabel, Irène Némirovsky fait le portrait sans concession, mais sans jugement, de cette femme dont l’égoïsme infini trouve ses racines dans une histoire personnelle difficile, marquée notamment par une mère froide et frivole et un père aimant mais trop souvent absent.
Fine psychologue, elle ne s’arrête pas aux apparences, va chercher la réalité qui se cache derrière, et s’attache à souligner les complexités et les ambivalences de son personnage, réussissant à la rendre tout à tour pathétique, ignoble, cruelle ou émouvante.

Marqué du sceau de la mort, ce roman qui conduit le lecteur inéluctablement vers son dénouement fatal (même si l’on devine un peu trop rapidement la nature du lien qui unit Gladys et sa victime), nous rappelle à toutes fins utiles que, quoi qu’on fasse, on n’échappe pas à la vieillesse… quoi que les publicitaires et autres vendeurs de tissu essaient de nous faire croire.


Je n’ai pas trouvé sur ce roman d’autre avis que celui posté sur Zazieweb par Florian qui, à mon avis, sans spoiler vraiment en dévoile un peu trop sur l’intrigue.

Le site officiel dédié à Irène Némirovsky propose une bio et bibliographie complètes.
Un diaporama consacré à l’auteur sur le site du New York Times.


PS : j’ai lu ce roman dans l’édition J’ai lu de 1969, représentée sur l’illustration (il a été réédité depuis chez Albin Michel).
La page de garde arborait un tampon « Offert par Buitoni ». Comme quoi, considérer les livres comme de vulgaires conserves peut avoir du bon puisqu’il a permis que le roman de Némirovsky se retrouve dans la bibliothèque familiale et que je le (re)découvre quarante ans plus tard !




Jézabel, d’Irène Némirovsky
Éditions J’ai lu - n° 328 (1969) - 186 pages

Notes

[1] Dans la Bible, Jézabel est une princesse phénicienne, épouse d’Achab, roi d’Israël. Elle poussera son mari, sur lequel elle exerce son emprise, au despotisme. C’est elle qui introduira le culte de Baal en Israël, persécutant les fidèles de Yahvé. Elle fera exécuter son adversaire le plus acharné, le prophète Elie. Elle finira assassinée par Jéhu qui la jettera en pâture aux chiens avant de s’emparer des trônes d’Israël et de Juda.

NEMIROVSKY, Irène - Jézabel Le marché des amants



(c) Albert_Harlingue_-_Roger-Viollet De nouveau, ils se turent. Enfin, elle soupira :
- Je suis heureuse de vous voir. Et vous ? Autrefois, vous sembliez me fuir. Pourquoi ?
- Vous êtes terriblement femme, Gladys.
- Pourquoi ?
- Vous ne vous contentez jamais de deviner. Vous voulez savoir.
- Pendant vingt ans, dit-elle en souriant, je n’ai rien demandé.
- Vous serez déçue, Gladys, dit-il à voix basse : vous voulez que je vous dise que j’ai été fou de vous. Cela est vrai. Mais vous voulez savoir si je suis toujours amoureux de vous ?… Non. Cela, c’est fini… Que voulez-vous ? Rien n’est éternel…
- Est-ce bien vrai, Claude ? dit-elle en souriant, tandis qu’une douleur aiguë lui traversait le cœur.
- Vous êtes encore belle, Gladys, mais je vous regarde et je ne vous reconnais plus… Pour d’autres, sans doute, vous êtes encore belle et désirable. Pour moi, vous n’êtes que le fantôme de ce que vous avez été. Je suis délivré enfin, heureux, libre enfin. Je ne vous aime plus. J’ai aimé une jeune fille en robe de bal, debout sur un balcon de Londres, une nuit de juin… Elle s’est bien moquée de loi cette nuit-là…
- Un peu seulement, mais vous vous vengez, Claude…
- Même pas…
- Vous êtes cruel…
- Un peu seulement…
Ils se regardèrent silencieusement. Elle posa sa joue sur sa main :
- Vous m’en voulez, Claude. Est-ce que cela vous ferait plaisir de savoir que vous avez joué dans ma vie un rôle plus important que vous ne le croyez ? Je n’ai jamais été amoureuse de vous et, pourtant, je ne vous oublierai jamais… J’étais une enfant innocente. C’est vous qui m’avez, pour la première fois, montré mon pouvoir. Vous m’en voulez, mais, sans le savoir, vous avez empoisonné ma vie. Je n’ai jamais retrouvé cette sensation d’enivrant orgueil, jamais, jamais… Je n’ai jamais retrouvé exactement cette qualité de jouissance… Je devrais mortellement vous en vouloir…
Il fit un mouvement :
- Vous riez ?
- Allons, allons, dit-elle doucement, tremblant d’une émotion sournoise et cruelle : tout cela est le passé… Écoutez, en ce temps lointain, vous avez désiré un baiser, n’est-ce pas ? Prenez-le donc maintenant, et que tout soit oublié et pardonné.
- Non, dit-il en secouant la tête : si doux que soit votre baiser, il n’aura jamais la saveur de celui que j’ai désiré si longtemps.
Ils se mesurèrent du regard, comme deux ennemis, puis Gladys, lentement, détourna le visage. Elle eut un petit rire étouffé, douloureux, insensé.

(Jézabel, p. 81-83)

Crédit photo : Irène Némirovsky © Albert Harlingue - Roger-Viollet