bruzzone-taupes Le narrateur (dont on ne connaîtra jamais le nom) des Taupes est un orphelin élevé par sa grand-mère. Ses parents sont au nombre des « disparus », ces opposants politiques arrêtés, torturés et assassinés par la dictature militaire au pouvoir en Argentine dans les années 70.
D’aussi loin qu’il se souvienne, sa grand-mère, persuadée que sa fille avait accouché au cours de sa détention à la prison militaire, n’a cessé de rechercher les preuves de l’existence de cet enfant.

Pour le narrateur, les ennuis commencent quand sa petite amie enceinte, Romira, le quitte après qu’il lui a suggéré d’avorter.
« C’était une fille intelligente. Et même si tout ce qu’elle a dit, elle l’a exposé sur un ton qui faisait un peu série télé – ça ne pouvait quand même pas être ça la vraie vie -, elle a été suffisamment convaincante pour que je n’essaie même pas de la suivre. De toute façon, je n’aurais jamais fait une chose pareille, ou alors c’est qu’elle m’avait convaincu, je ne sais pas. »

Un peu plus tard, il rencontre Maïra, une fille superbe dont il tombe raide dingue amoureux et qui s’avère être… un travesti. Détail insignifiant aux yeux du jeune homme, qui s’accommode de cette situation avec une facilité déconcertante.
« Plus tard, et pendant tout le temps que l’odeur a mis à s’en aller de la voiture, je me suis posé des questions sur ce qui fait qu’on peut partager certaines choses de l’être aimé, sur les habitudes de l’un qui deviennent celles de l’autre, sur la manière de faire les choses, les gestes, les regards, la façon de parler, tout ce qui, au départ, est à l’un et à l’autre mais qu’à force de partager, on ne peut plus dissocier. Qu’y avait-il entre nous ? Quelque chose d’important, ça oui. L’amitié la plus intense ; l’amour le plus grand, le plus beau. »

Mais des doutes commencent à le tourmenter quant à la personnalité véritable de Maïra qui, de toute évidence, est plus qu’une simple prostituée vivant de ses charmes. Est-elle une taupe ? Un indic ? Un fils de disparus vengeur et tueur de flics ? Pour la protéger d’elle-même ou des « autres », il se met à la filer.
Le jour où Maïra disparaît, il se lance aussitôt sur ses traces, sans cesser de rechercher son hypothétique frère ou sœur. Et sans savoir que c’est aussi sur ses propres traces, à la recherche de sa véritable identité qu’il s’aventure.



Étrange roman que celui de Félix Bruzzone et singulier personnage que son narrateur, figure centrale du récit, malmené par les bouleversements qui se succèdent dans sa vie. Jeune homme simple (on pourrait même le croire simplet par moment), il n’a pas l’ombre d’une ambition et n’aspire qu’à une vie modeste, sans complications :
« Moi, quand je faisais des gâteaux, souvent je laissais certains clients me devoir de petites sommes. Au début je ne le faisais pas exprès, je laissais passer, ou alors ça me gênait de devoir leur rappeler qu’ils me devaient de l’argent. Et puis au bout d’un moment, je me suis rendu compte que justement, c’est ça, être pâtissier : faire des gâteaux, être payé pour ça, vivre des gâteaux qu’on fait, mais aussi les faire pour les faire, parce que quelqu’un en demande, parce que le monde, à certains moments, a besoin de gâteaux. »
« (…) ensemble, on allait mener l’enquête, puis on partirait pour cette maison dans le Sud. Si on était frère, on se repentirait de ce qu’on avait fait et on serait inséparables. Avec le temps, chacun de nous aurait sa maison au bord du lac, ou alors on pourrait partager un même foyer pour toujours, toujours ensemble et toujours prêts à demander pardon pour notre amour erroné. On pourrait même construire plusieurs cabanes et les louer ou les vendre comme cabanes à temps partagé. On en assurerait l’entretien – elle ferait le ménage, moi les petits travaux – et on pourrait même, selon l’affluence de touristes, changer de cabane d’une fois sur l’autre pour laisser dans chacune des signes de notre amour. Des signes sur les murs, sur les sols, dans chaque cabane un ou plusieurs signes, marquant le passage du temps jusqu’à la fin de nos vies, prisons d’amour, traces dans des maisons où Maïra et moi allons vivre pour toujours. »

Le besoin vital qu’il a de combler le vide affectif dont il souffre depuis son enfance, cet appétit d’amour, d’aimer et d’être aimé, conjugué à une sorte de naïveté, le conduiront à s’attacher à des personnes plus ou moins marginales qui toutes finiront par l’abandonner, le condamnant ainsi à une vie d’errance.
A l’origine de sa dérive, son inertie face aux événements, son absence d’engagement : largué par sa copine, il se retrouve sans famille à la mort de sa grand-mère. Quand il décide de faire retaper la vieille maison où il a passé son enfance, il est jeté à la rue par les ouvriers qui décident d’investir les lieux. Obligé de vivre dans sa voiture, il se la fait braquer par des voleurs qui le laissent totalement démuni. Sans logis, errant parmi les clochards de Buenos Aires, il croise alors Mariano, un architecte qui le recueille chez lui. C’est à l’initiative de son nouvel ami qu’il va se retrouver manœuvre sur un chantier à Bariloche.

Son apathie le rend souvent exaspérant, mais son manque d’assurance est touchant :
« Mariano buvait son café à petites gorgées et me regardait comme on regarderait une chauve-souris endormie : les pattes en l’air, les ailes recouvrant tout le reste. J’avais beau expliquer, mes mots ne disaient pas grand-chose. Des pierres précieuses, oui, mais fausses. Au début, les gens ne comprennent jamais ce que je dis, je m’exprime mal. Après non plus, d’ailleurs, ils font juste semblant. Et je ne sais pas pourquoi mais avec Mariano, ma chauve-souris s’est dépliée et j’ai même pu voir à nouveau où l’on était et comprendre qu’il comprenait. »
Il ne se sent à sa place nulle part, du fait, principalement, de sa condition de fils de disparus :
« Sur le chemin du retour, je me suis senti comme un intrus dans la vie des autres. Il m’était arrivé un peu la même chose en étant vagabond, maçon, pâtissier ; des activités que j’avais pu assumer un temps mais qui, en fait, étaient des cases dans une grille administrative, quelque chose de jamais tout à fait conforme à la réalité. D’ailleurs, j’ai toujours été incapable de remplir correctement les questionnaires, surtout la partie : parents, profession des parents et tout ça, parce qu’il y a toujours l’option « décédé » mais jamais l’option « disparu ». En plus, sur maman j’ai toujours su pas mal de choses, je pouvais même noter son numéro de carte d’identité, sa date de naissance, les maladies qu’elle avait eues : mes grands-parents s’en souvenaient. Mais pour papa c’était différent. Je ne savais que son nom et chaque fois que je l’écrivais, j’avais l’impression d’être en train de trahir quelqu’un, comme si écrire le nom du traître, c’était le revendiquer. »

Dans Les taupes, les personnages ne sont pas forcément qui on croit qu’ils sont : l’enfant qu’attend Romina pourrait bien ne pas être celui du narrateur ; la sculpturale Maïra est en fait un garçon dont on ne sait pas s’il travaille pour ou contre la police et qui peut-être même est le frère du narrateur ; Mariano, le « sauveur », qui abandonnera le jeune homme pour la belle nièce chilienne de El Aléman, le chef de chantier, le casseur de trav’ qui pourtant va le prendre sous son aile. Et lui, le narrateur, qui est-il vraiment ? Le sait-il lui-même ?
Rien n’est jamais avéré, le doute plane toujours, générant une atmosphère lourde de suspicion et de paranoïa, amplifiée par l’omniprésence policière et les fantômes de la dictature militaire.
« Et je me demandais pourquoi les militaires, pour se débarrasser des corps, ne les avaient pas brûlés et point barre : ça aurait évité que maintenant, les gens se mettent à exhumer les des os et à récolter les témoignages des pêcheurs et des curieux ayant trouvé sur les plages des corps que la mer a rejetés sur la côte. Une excellente idée, ça leur aurait permis de faire un musée où aller se réconforter, avec le sentiment du travail bien fait : une salle muette, secrète, remplie de boîtes pleines de cendres bien rangées sur des étagères. Les visiteurs formeraient une secte ; eux et les générations suivantes pourraient aller contempler le labeur des héros, se remplir l’âme du souvenir de vieilles prouesses en sachant que, même si un jour le musée venait à être découvert, rien de ce qui était exposé là ne pourrait jamais servir à prouver un quelconque délit. »



Assurément, Les taupes est un roman déconcertant, aux couleurs baroques, où la réalité se mâtine de fantastique pour donner un récit sombre dont le voile nébuleux est parfois déchiré par l’éclat de passages à la beauté fulgurante.
« Un clodo qui passait de temps en temps sur la place avec sa briquette de vin m’a dit que chercher des restes dans les poubelles, des pièces sur le trottoir, c’est chercher les morceaux d’un miroir. Y’a rien de nouveau, rien n’a changé, il disait, c’est toi, mais cassé. »



Sur leur site web, les éditions Asphalte proposent plusieurs compléments intéressants au roman :

  • L’écoute de la bande originale du livre composée par Félix Bruzzone, qui figure sur le rabat de la quatrième de couverture (rock argentin des années 1980, chanson brésilienne, jazz),
  • La lecture des premières pages du roman,
  • Un entretien avec Félix Bruzzone et sa traductrice, Hélène Serrano.

A noter également : une rencontre avec l’auteur est organisée samedi prochain, à Paris (détails ici).



Ce qu’ils en ont pensé :

Electra : « L’histoire m’a déroutée, je ne le cache pas, mais l’auteur me plaît car son style est très particulier et je tournais les pages rapidement, dévorant ses mots. »

Lo : « Il y a parfois de beaux passages. (…) Mais dans l’ensemble, je n’ai eu aucune accroche pour ce personnage effacé. (…) Je n’ai pas été absorbée par ce roman, même s’il est vrai que la seconde partie, ce road-trip jusqu’à Bariloche, aux pieds des Andes, m’a plu davantage. »

Pikkendorff : « Belle écriture formant une musique légère contant l’errance du narrateur, son voyage au bout de sa nuit. »

Sébastien Gendron : « Étrange pari aussi avec ce jeune auteur, né en 1976, lui-même fils de disparu, qui, à la première personne, nous impose un personnage sombre, mystérieux, aux limites de l’antipathie. Le résultat est troublant, assez inidentifiable. »

Séverine : « Un style moderne et fluide. Dynamique. Une virée folle en Argentine… Autant de termes pour désigner cette histoire vraiment originale. Un roman moderne et plaisant. Une quête de l’identité à lire, pour sûr. »

Xiane : « Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux dans cette histoire qui commence “normalement” et s’achève sans une fin réelle ? (…) En conclusion, un livre glauque à souhait avec des passages d’une curieuse et étonnante beauté. »

Yvon : « Un monde étrange et souterrain à la lisière de la normalité dans un pays marqué par une histoire très récente. Un pays qui se remet de la douleur des tragiques évènements qui se sont déroulés sous la dictature. J’ai eu beaucoup de mal à entrer dans ce récit, pourtant le style de l’histoire semblait me convenir. »



Merci à Babelio et aux éditions Asphalte pour cette découverte.

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Les taupes, de Felix Bruzzone
(Los topos) Traduction de l’espagnol (Argentine) : Hélène Serrano
Asphalte (2010) - 176 pages