pascommenous-blanck Juin 1938. Un journaliste part en reportage à Münstall, établissement psychiatrique paisible près de Cologne.
Il y rencontre certains patients : Wolf, obsédé par les chiffres, passant ses journées à compter, comptabiliser, additionner, recompter tout et n’importe quoi, à l’infini, jusqu’à plus soif.
Il y a aussi Hess, l’ancien général qui fait tout ce qu’on lui dit de faire, Karl, le joueur de poker qui a le béguin pour Emma, l’infirmière, et Reinhardt, attiré par tout ce qui ressemble de près ou de loin à un uniforme et pour qui la blouse dérobée au médecin a valeur de précieux trophée.

A la fin de la journée, le journaliste s’étonne que personne ne soit venu le rechercher, comme convenu. Il se retrouve contraint de passer la nuit sur place. Puis une seconde, et une troisième.
La routine s’installe. Il entame une correspondance avec sa mère ; il lui raconte le déroulement des journées à la clinique et la presse de faire en sorte qu’il puisse enfin rentrer chez lui, car il n’a rien à faire là-bas. Lui n’est pas « comme eux ».


Six mois plus tard. Janvier 1939. Des responsables SS se présentent à la clinique : les patients doivent être transférés dans un autre établissement.
C’est tout juste si le docteur Schmidt, responsable de la clinique, émet une vague protestation. Les soldats dénombrent et regroupent les hommes.
« - Vous croyez qu’ils ont peur ou qu’ils se doutent de quelque chose ? demanda Schoënber.
L’autre SS qui avait fini de compter, éclata de rire en fermant bruyamment son registre.
- Ah ! Ah ! Pensez-vous mon colonel ! Ce sont des fous, ils sont comme des animaux. Ils ne comprennent rien, ils ne sentent rien… Ce sont des dégénérés.
- Oui, certainement … fit Schoënber, pensif.
- Nous rendons service à leur famille… Vous savez, conclut l’officier comptable, ce ne sont pas des humains !
Le colonel SS observait, impassible, ces fantômes apeurés défiler devant lui comme du bétail. On commençait à entendre de plus en plus de pleurs et de grognements. Wolf était déjà loin devant. Il sanglotait : “Mon lapin ! Mon lapin !
- Oui, ce sont des fous, c’est vrai… dit Schoënber toujours songeur. Ils ne sont pas comme nous ! »



Étrange petit livre, petit tant par sa taille que par son nombre de pages, une soixantaine, presque un opuscule, que ce Ils ne sont pas comme nous, écrit par Jean-Sébastien Blanck et illustré par José Ignacio Fernandez.

Le texte, d’abord. Une nouvelle découpée en courtes séquences essentiellement composées de dialogues et de monologues, qui se prêterait parfaitement à une adaptation scénique ou cinématographique.
D’emblée, le lecteur se retrouve projeté dans l’esprit du premier narrateur, ce journaliste sans nom qui débarque un beau jour à l’institut psychiatrique, avec sa valise, soi-disant pour raisons professionnelles.
Est-il sain d’esprit ou sa santé mentale laisse-t-elle à désirer ? Se pourrait-il qu’il soit retenu abusivement contre son gré ? La correspondance qu’il entretient avec sa mère est-elle réelle ou faut-il y voir le délire d’un pauvre d’esprit ? Anna et Emma, les infirmières, sont-elles bien deux personnes distinctes ? Plutôt que démontrer, Jean-Sébastien Blanck suggère, à chacun ensuite d’interpréter. Le doute plane, l’ambiance est pesante, dérangeante.

Et ça ne va pas s’arranger : les SS bouleversent la routine cotonneuse et rassurante de la clinique. Du point de vue du journaliste, le récit bascule à celui de Kepffer, le fonctionnaire chargé de faire appliquer la nouvelle directive du ministère, puis à celui de Shöenber, le colonel nazi en charge du transfert des pensionnaires de la clinique dans un centre « plus… adapté ».

L’opération d’élimination des malades mentaux, validée par Adolf Hitler sous le nom de code Aktion T4 (en référence à l’adresse du bureau de coordination du programme, Tiergartenstrasse 4, à Berlin), condamnera les patients de Münstall, ainsi que des milliers d’autres, à être les premiers cobayes du gazage à grande échelle, inaugurant ainsi le funèbre ballet qui verra défiler ensuite tziganes, juifs, homosexuels, communistes…
Des nazis qui exécutent aveuglément leur tâche ou des civils, comme le docteur Schmidt, qui laissent faire, lesquels sont les plus coupables ? Des nazis qui s’apprêtent à déporter des innocents (dans tous les sens du terme) ou des malades mentaux, lesquels sont les plus fous ?

L’angoisse qui sourd du texte de Jean-Sébastien Blanck est décuplée par les montages/collages de l’illustrateur argentin José Ignacio Fernandez. Sur un fond de photos d’époque aux tons sépia se détachent des personnages inquiétants aux allures grotesques. Les têtes démesurées ne semblent pas appartenir aux corps auxquelles elles sont associées comme par erreur, les regards fixent l’observateur et les rictus en guise de sourires ajoutent à son malaise.



Tout en sobriété et suggestion, le récit ne perd jamais en efficacité, même si on pourrait lui reprocher sa brièveté. Un récit dont l’impact doit aussi beaucoup à l’association parfaite du texte et de l’image.
A noter que Ils ne sont pas comme nous est le premier volume d’une nouvelle collection des éditions Alzabane, Histoires d’en penser, dont l’objectif est d’apprendre aux lecteurs dès 12 ans à construire leur propre réflexion.


Je remercie Reno, de Blabla Bibli, pour le prêt.
Il est possible de parcourir les premières pages du livre ici.

(*) Le titre du billet fait référence à l’ordre d’Hitler, en date du 1er septembre 1939
« Le Reichsleiter Bouhler et le docteur en médecine Brandt sont chargés, sous leur responsabilité, d’étendre les attributions de certains médecins à désigner nominativement ceux qui pourront accorder une mort dite miséricordieuse aux malades qui auront été jugés incurables selon une appréciation aussi rigoureuse que possible. Adolf Hitler. »
(cité dans Les chambres à gaz, secret d’État , de Eugen Kogon/Hermann Langbein/Adalbert Rückerl - Seuil, 1987, p. 28)




Ce qu’ils en ont pensé :

LN : « Ce court récit m’a pas mal rappelé par son thème et son atmosphère, l’histoire du film Shutter Island que j’ai vu il y a quelques mois. Les illustrations y sont aussi pour beaucoup. »

Nanne :« “Ils ne sont pas comme nous” de Jean-Sébastien Blanck ou comment raconter l’indicible de façon à la fois accessible et captivante. A mettre entre toutes les mains, sans hésitation. »

Pimprenelle : « Un livre qui dérange, qui bouscule, mais qui ne peut laisser indifférent, ne serait-ce que par sa construction si particulière. »

Reno : « Ce livre est un bel et étrange objet qui, pour dénoncer un horrible évènement de l’histoire, revêt une forme originale. (…) Le rapport texte-image est également très intéressant. »

D’autres avis sur Babelio.


Ils ne sont pas comme nous, de Jean-Sébastien Blanck
Albazane Éditions (2009) - 64 pages