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BLONDEL, Jean-Philippe

BLONDEL, Jean-Philippe - Blog Portrait of a father as a young man

blog-blondel Floué, trahi. Violé, même.
L’adolescent, narrateur de Blog, n’a pas de mot assez fort pour décrire ce qu’il a ressenti quand il s’est aperçu que son père lisait son blog à son insu. Sa bouffée d’oxygène, son jardin secret. Si secret qu’il n’en a soufflé mot à personne. Encore moins à ses parents !

Furieux, il va se confronter sur-le-champ à son père.
Pris la main dans le pot de confiture, celui-ci s’empêtre dans d’improbables explications, et finit par bredouiller quelques plates excuses.
Insuffisant. Les représailles ne se font pas attendre : le jeune garçon décide de ne plus adresser la parole à son père.
« Il est conscient d’avoir commis une énorme bourde, mais il persuadé que ça me passera et que, s’il se fait oublier quelque temps, les choses rentreront d’elles-mêmes dans l’ordre. Il se met le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Il devrait se souvenir que je peux être extrêmement borné et que j’imite très bien l’autiste. En plus, je serai incorruptible. Inutile de tenter de m’amadouer avec des jeux vidéo ou des places de concert. Je ne céderai pas. Je continuerai à lui battre froid – j’ai appris cette expression-là en cours de français l’autre fois et elle m’a éclaté : c’est vrai, on s’imagine toujours un combat comme un moment chaud et sanguin, mais battre le froid, c’est la classe ultime. L’indifférence, le mépris, il n’y a rien de pire – je vais devenir un vrai congélateur. »

Rapidement, l’ambiance s’en ressent à la maison. L’air devient vite irrespirable ; l’atmosphère, tendue. Malgré les intercessions de sa mère, le fils tient bon. Il sera intraitable et reste sourd aux tentatives de rapprochement engagées par le camp paternel.


Un soir, son père dépose devant la porte de sa chambre un carton recouvert de poussière qu’il vient tout juste de descendre du grenier.

Feignant l’indifférence dans un premier temps, le garçon va finir par succomber à la tentation et ouvrir la mystérieuse boîte. Il en extrait quelques vieilles photos défraîchies où figure une version rajeunie de son père, en compagnie d’autres jeunes gens de son âge. S’il en reconnaît certains, d’autres en revanche lui sont inconnus.
Plongeant à nouveau la main dans le carton, il en ressort quatre carnets. Un rapide survol lui confirme ce qu’il pressentait : il tient dans ses mains les journaux intimes que son adolescent de père tenait dans les années 80.

Peu avare en railleries, il entreprend la lecture du premier carnet, qu’il prend un malin plaisir à “casser” allégrement. Pourtant, nuit après nuit, dans le silence de la maisonnée endormie, il poursuit son travail de reconnaissance.
« J’ai réussi à mettre quelques noms et adresses sur quelques prénoms qui apparaissent souvent dans le journal, et même parfois à les faire correspondre à des photos – mais cela ne rend pas l’ensemble plus passionnant.

C’est même affligeant de platitude.
Je me suis moqué plusieurs fois du style – il hésite encore entre faire dans le saccadé et plonger dans de longues phrases alambiquées. Des ses références pourries. De sa façon de décrire ses états d’âme. Heureux. Pas heureux. Déprimé. Hyper-déprimé. Un lexique de gamin de primaire.
Je me suis moqué, donc, et j’ai trouvé ça ennuyeux au possible. Et pourtant. J’y reviens. J’y reviens sans cesse. Je ne parviens pas à me l’expliquer. C’est le même type d’addiction que pour les émissions de téléréalité. Il ne se passe rien, mais tu as quand même envie de connaître la suite. C’est très curieux. Ça me déstabilise. Je me sens ferré par la Secret Story de mon père. C’est quand même pas très glorieux. »

Au fil des carnets, il va réaliser qu’un jour son père a eu lui aussi seize ans. Les carnets vont également lui révéler un secret que son père lui avait caché jusque-là pour le préserver.



Je pourrais reprendre intégralement ici l’introduction de mon billet sur Au rebond, le précédent roman jeunesse de Jean-Philippe Blondel.
Mot pour mot, ou presque. En plus enthousiaste même, si je ne craignais pas que cela décrédibilise ce qui va suivre. Et aussi en remplaçant le sourire béat par la larme à l’œil.

Pourtant, ma rencontre avec Blog a commencé sur un malentendu. Contrairement à ce que le titre du roman peut laisser supposer, le blog n’est pas le sujet central du roman. Il n’est pour Jean-Philippe Blondel qu’un prétexte pour explorer ces thèmes qui lui tiennent à cœur : la perte d’un être cher, la construction de son identité, l’acceptation de soi, la force de l’amour et de l’amitié, la nostalgie du temps qui passe…

On retrouve également des préoccupations, apparues plus récemment dans ses romans, comme la complexité des relations parents/enfants, la difficulté d’être parent, quoi transmettre à ses enfants, et comment ?
« Mais bon, ce n’est pas super simple non plus d’avoir un père instit qui a été ta star pendant toute ton enfance. A un moment donné, au collège, tu t’aperçois que finalement, non, il n’a pas réponse à tout et qu’il ne connaît pas toutes les matières. Tu te rends compte aussi qu’il se trompe souvent, qu’il prend des décisions à l’emporte-pièce et qu’il ne sait pas bien s’occuper des enfants qui grandissent – il ne comprend pas quand il doit lâcher un peu plus la bride et quand, au contraire, il devrait la resserrer. Je ne dis pas que c’est facile. Je dis que c’est son rôle et qu’il ne le remplit pas bien. »

A travers la voix de son jeune narrateur, Blondel poursuit un bilan de mi-parcours entamé dans Le baby-sitter :
« Est-ce que vraiment grandir, vieillir, se marier, avoir des enfants, ça te coupe de tout ce que tu souhaitais devenir ? Est-ce que c’est à cause de moi et de ma sœur qu’il a renoncé à tout ? Je commence à le croire. Je commence à le maudire. Parce que si c’est le cas, alors je suis coincé. Je suis celui par qui le malheur arrive et dont la naissance a signé l’acte de décès des rêves de son père. Si c’est le cas, il n’aurait jamais dû me le faire savoir. Je n’avais rien demandé. »

Le thème du blog et des journaux intimes lui offre l’occasion de livrer quelques réflexions sur l’écriture :
« Quand ta phrase s’allonge, la peau se dévoile. En me cachant sous les mots, je mets en scène le plus impudique des strip-teases. »

Et puis, au détour d’une phrase, il y a la musique, les chansons, omniprésentes dans l’œuvre de l’auteur, comme autant de jalons de la vie.


Une fois encore, l’observation est fine et sensible. Tout se tient, tout sonne juste.
Malgré son épilogue ouvert et optimiste, Blog est plus grave et profond qu’Au rebond. Et, ne serait-ce son nombre de pages réduit, absolument rien ne le destine spécifiquement à un public jeunesse.


L’avis de Laure… et sa version off !


Blog, de Jean-Philippe Blondel
Actes Sud Junior (2010) - 114 pages

BLONDEL, Jean-Philippe - Le baby-sitter Baby blues

blondel-baby-sitter.jpg « Étudiant sérieux et motivé donnerait cours de langues (anglais, espagnol) tous niveaux jusqu’à la terminale.
Baby-sitting également.
Tél. 06 16 25 00 ** »


Un soir qu’il en a assez de trouver son frigo désespérément vide, Alex, étudiant boursier dans la dèche, se décide à proposer ses services pour des cours particuliers d’anglais.
Pourtant, il n’est pas vraiment emballé par son idée : des annonces comme la sienne, il y en a déjà des dizaines apposées chaque jour aux vitrines des commerçants de son quartier. Tant, qu’à force on ne les voit même plus, à moins d’avoir besoin des services qu’elles proposent. La fin de la galère n’est pas pour demain.
Quand survient la nouvelle crise de pleurs du nourrisson du jeune couple de l’étage du dessus et le remue-ménage qui s’ensuit immanquablement chez les parents épuisés, Alex a une illumination : rajouter à son annonce : « Baby-sitting également ».

Contre toute attente, ces trois mots ajoutés sans grande conviction, un peu à la hâte, à la fin de son texte vont attirer l’attention de la boulangère chez qui il dépose son annonce.
Elle a beau être plutôt ouverte d’esprit, Mélanie ne peut s’empêcher d’être surprise qu’un gaillard de dix-neuf ans, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, propose des gardes d’enfants. C’est plutôt l’affaire des filles, d’ordinaire.
Intriguée et séduite, elle décide de donner sa chance à Alex et de profiter de cette occasion pour passer enfin un peu de temps avec son mari, sans les enfants.


Essai réussi pour Alex. Ravie des services du jeune homme, Mélanie se charge de lui faire de la publicité auprès de ses clients. Tant et si bien que rapidement les gardes s’enchaînent. C’est tout juste si Alex peut se libérer une soirée dans la semaine pour retrouver Marion, sa dulcinée du moment.

Alex s’en apercevra vite : une fois la garde terminée, il faut encore ensuite assurer le service après-vente. Car si le baby-sitting consiste avant tout à s’occuper des enfants, il demande également de savoir prendre soin des parents. Couples sur la brèche, adultes déboussolés, tous en mal d’écoute et de confidences vont trouver auprès du jeune homme une oreille bienveillante.
« C’est moi qui lui ai fait remarquer que, mine de rien, il reliait entre eux des gens qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Qu’il créait des fils ténus, mais réels, et que ces fils permettaient aux autres de se sentir mieux. Plus encore, il créait un passage. Une route qui serpentait des moins de vingt ans aux plus de trente, quarante, cinquante ans. Au lieu de faire sentir le fossé, il construisait des ponts, tranquillement, placidement, des ponts grâce auxquels les âges pouvaient se rejoindre. »

Des liens vont se créer. Alex va devenir pour certains comme un membre supplémentaire de la famille ; un ami, pour d’autres. Partager ainsi l’intimité, les joies et les infortunes de ces gens aura sur Alex bien plus de répercussions qu’il ne l’aurait imaginé.




Rarement comme aujourd’hui, j’ai eu ce sentiment d’être en décalage total avec le reste de la blogoboule de lecture.
Après Keisha qui, à propos du Baby-sitter, avait évoqué il y a quelques semaines Anna Gavalda, Cuné, ce matin[1], fait référence à Katherine Pancol, et Leiloona ose même un rapprochement avec Une famille formidable. Toutes les quatre s’accordant à trouver à ce roman des vertus doudouthérapeutiques.
En ce qui me concerne, j’ai eu un gros coup de blues en lisant ce livre.

Alors certes, Jean-Philippe Blondel manie tendresse, humanisme et humour avec toujours autant de sensibilité (et surtout sans mièvrerie). Mais sous cette apparente légèreté, le ton est grave. Le drame affleure, le vernis craque et les fêlures se font jour.


Beaucoup de questions sont soulevées dans Le baby-sitter.
Arrivés à un tournant de leur vie, les personnages se remettent en question, chacun à sa façon. A-t-on fait les bons choix ? Est-il encore temps de renverser la vapeur ? Est-on arrivé enfin en haut de la colline ?
« A quarante ans passés, apparemment, on démêle beaucoup. »

J’ai particulièrement été touché par le personnage de Marc, qui m’est apparu diablement familier à plusieurs titres. Ce prof d’anglais dont le couple bat de l’aile depuis que sa femme, mutée loin du domicile, est absente la semaine, reste seul à s’occuper de leurs deux filles qui grandissent et commencent à lui échapper.
A travers Alex, Marc retrouve l’enthousiasme de sa jeunesse, cette période où toutes les options semblaient encore possibles, et qu’il n’était pas corseté par les codes imposés par la société.
« C’est curieux de parler de ça. De musique. J’ai l’impression que ça n’est pas arrivé depuis des lustres. Alors que, quand j’avais votre âge… mon Dieu ! C’était toute la journée. C’était presque toute ma vie.je pensais que je finirais dans un magazine pour aficionados, à faire des papiers sur des concerts obscurs dans des caves ou dans des MJC. Je deviendrais une sorte de référence underground. Un mec dont on se repasse le nom sous le manteau et qu’on admire en silence. A la place, je suis prof d’anglais dan s un collège, j’ai une femme que j’adore, mais qui ne vit pratiquement plus avec moi, et deux filles que je regarde grandir avec perplexité. – Et vous préférez quoi comme vie ? – Je n’en sais rien. Elles sont tellement aux antipodes l’une de l’autre. C’est comme si j’avais été écartelé. Mais, vous savez, pas plus que ma femme. C’était une fondue de cinéma. Elle pouvait citer les noms des acteurs dans les films roumains des années cinquante. Aujourd’hui, lorsqu’elle va au cinéma, c’est pur voir des dessins animés. Je ne dis pas que c’est mal, je ne regrette pas une sorte de paradis perdu, je dis seulement que nous avions dévié de loin de notre trajectoire initiale. – Un peu, quand même. – Un peu, quoi ? – Vous regrettez un peu, quand même. »

A propos des enfants, l’air de rien, Blondel aborde des sujets pas vraiment politiquement corrects, voire tabous : est-ce être une mauvaise mère que de n’en plus pouvoir des cris de son bébé qui épuisent à longueur de journées et de nuits ? Pourquoi est-ce mal vu de reconnaître que l’on a envie de vivre aussi pour soi ? Et si les enfants n’étaient pas l’aboutissement ultime d’une existence ?


Comme toujours, Blondel retrace avec réalisme les parcours de vie de ses personnages, qui prennent chair avec une telle vérité qu’on croirait les connaître ou au moins les avoir déjà croisés.

J’ai revécu à travers Alex, la période où j’étais moi-même étudiant, plus vraiment dans l’enfance mais pas tout à fait dans la vie d’adulte pour autant. A tenter de voler de ses propres ailes, à essayer de joindre les deux bouts du mieux possible, à concilier ses études, sa vie amoureuse et ses potes.
« Alex, il est toujours tiraillé. Il veut être jeune et adulte, ouvrier et intellectuel. Il n’arrive pas à choisir. D’ailleurs, même pour écrire, il ne sait pas quelle main prendre. C’est sûrement pour ça qu’il est ambidextre. Il a couché avec moi, avec sa copine, mais en même temps, il aurait bien aimé se faire la Russe. Et peut-être même le prof ou son pote, Bastien, va savoir. Il est trop en offrande, Alex. C’est ça, son problème. Il cède vite. Il est d’accord. Il attend de avoir où ça va le mener. En même temps, je ne sais pas si c’est vraiment un problème. Parce que, pour l’instant, ça le mène ici. Ici où il est le centre d’intérêt de cinq personnes très différentes. C’est déjà énorme. »

Comme Alex, j’ai connu les regards étonnés, parfois amusés, voire incrédules, des gens qui n’auraient pas imaginé que je puisse faire un aussi bon baby-sitter qu’une fille. Et puis, se montrer rassurant. Combien de fois n’ai-je vécu cette scène :
« Quand Alex arrive, monsieur et madame sont habillés de pied en cap, et l’attendent. Monsieur porte une veste et un jean. Madame a ressorti une robe en laine beige qui doit dater d’une quinzaine d’années. Elle répète une fois de plus la litanie des conseils et des numéros de téléphone, telle une hôtesse de l’air avant le décollage. Les issues de secours se situent des deux côtés de l’appareil. Au moindre problème un masque d’oxygène et un portable se détacheront automatiquement de l’habitacle au-dessus de vous. La température extérieure est de quelques degrés au-dessus de zéro, et il faut veiller à ce que la progéniture ne se découvre pas trop. Alex hoche la tête comme un petit chien à l’arrière d’une voiture déclassée. Il a appris à faire ça. A prendre son air sérieux et pondéré et, du haut de son mètre quatre-vingt-treize, à devenir le Bon Géant sur lequel on peut compter. »


Indéniablement, par de nombreux aspects, Le baby-sitter a trouvé écho en moi.
Si les lecteurs fidèles à Jean-Philippe Blondel y retrouveront des thématiques chères à l’auteur, ils y découvriront une nouvelle variation douce-amère.
Que ceux qui ne le connaîtraient pas encore soient rassurés : on peut, comme moi, aimer ce roman sans raffoler de Pancol, ni des téléfilms de TF1.

Les premières pages du roman sont disponibles à la lecture sur le site de Buchet-Chastel.



Ce qu’ils en ont pensé :

Amanda : « On retrouve le ton délicat de Jean-Philippe Blondel dans ce roman, sa façon d’effeuiller ses personnages et découvrant petit à petit des couches de plus en plus sensibles, fragiles qui vont s’effriter peu à peu au fil des pages, révélant des failles colmatées tant bien que mal et des personnages brinquebalant leurs maux de vivre. »

BlueGrey : « Bref, une petite histoire agréable à lire, qui ménage son lot de surprises, de sourires et de pincements au cœur, un récit un peu inégal, un peu bancal, mais qui reste sympathique. »

Cuné : « C’est léger, doux, tendre. On apprécie la dernière partie où la narration est directement faite par quelques personnages, étoffant ce qu’Alex avait pu en percevoir jusqu’à lors. Pour autant ce n’est pas rose bonbon non plus, quelques drames viennent perturber les bons sentiments ».

Keisha : « Une jolie histoire racontée tranquillement, avec parfois un côté gavaldéen, qui ferait un chouette film aussi, tiens. »

Leiloona : « Le style est simple et les pages se tournent d’elles-mêmes. En somme, devant le lecteur, s’étale une tranche de vie bien réaliste. Un roman assez frais qui ne tombe pas non plus dans le guimauve puisque la vie se révèle parfois cruelle sans crier gare. »

Tamara : « Ce roman est, comme souvent chez J.P. Blondel, plein de sensibilité et d’humanité. Les personnages prennent vie sous sa plume et on s’attendrait presque à les croiser au coin de la rue. »

Thom : « Dans Le Baby-sitter, on retrouve (…) une forme d’humanisme, jamais lisse ou niaiseuse, toujours subtile et esthétiquement irréprochable. Il est vrai que si ce livre fait parfois penser à des facettes blondéliennes que l’ont n’avait plus entrevues depuis quelques temps, la qualité d’écriture poursuit sa progression constante, discrètement inventive. »



Le baby-sitter, de Jean-Philippe Blondel
Buchet-Chastel (2010) – 298 pages

Notes

[1] Depuis la rédaction de ce billet, d’autres avis se sont fait entendre parmi les lecteurs/trices.

BLONDEL, Jean-Philippe - Au rebond (re) Bon... Très bon, même

rebond-blondel “Nouveau” Blondel pour moi, et nouveau coup de cœur.
Un bon cru que ce Au rebond, roman ado paru chez Actes Sud Junior, dévoré en une fin d’après-midi et refermé avec un sourire béat sur les lèvres, le cœur gonflé de félicité, comme au sortir d’un bon repas en bonne compagnie.
Essai réussi pour ce Blondel version jeunesse : j’aime autant, peut-être voire plus, le Blondel pour ados que celui pour adultes.


Alex et Christian sont deux « potes », élèves dans la même classe et joueurs dans la même équipe de basket.
Comme souvent, les deux ados ne se connaissent pas vraiment car en dehors des moments partagés au lycée et sur le terrain de basket, ils ne savent pas grand-chose de la vie de l’autre.
Le narrateur, Alex, n’a jamais connu son père. Il vit dans une cité, dans un petit appartement qu’il partage tant bien que mal avec sa mère, aide-soignante à l’hôpital.
Pour Christian, les choses se présentent sous un jour meilleur : issu d’une famille aisée, il est le fils unique d’un chef d’entreprise et d’une mère au foyer, et vit dans une belle villa.


Quand Christian reste absent plusieurs jours, Alex ne s’inquiète pas outre mesure. Ça ne sera pas la première fois que son pote sèche les cours pour passer quelques jours supplémentaires sous les tropiques avec ses parents.
Mais au bout de quinze jours sans signe de vie de Christian, Alex est vraiment préoccupé. Quand il apprend que Christian a été aperçu au supermarché du coin, Alex ne comprend plus rien. Alors qu’il s’interroge sur la conduite à adopter, sa mère l’encourage à prendre les choses en main et à aller trouver son ami chez lui.
« - Un ami, c’est pareil qu’un mec ou une fiancée. C’est même mieux. C’est pour ça qu’on dit une petite amie ou un petit ami – ils sont petits par rapport aux autres. Un ami, c’est plus important qu’un flirt. (…)
J’aurais bien aimé, moi, que quelqu’un fasse le guet pour moi. Que quelqu’un s’occupe de moi quand je n’allais pas bien. J’aurais bien aimé être épaulée. C’est même un mot qui me donne toujours le vertige, celui-là. Épaulée. J’en aurais pleuré à certains moments de ne pas être épaulée. C’est là aussi que je me suis rendue compte que je n’avais pas vraiment d’amis. J’avais eu des tas de flirts, mais j’avais peu d’amis. Et « peu », c’est juste pour éviter de dire « pas ». Et je l’ai beaucoup regretté. Alors si tu t’inquiètes pour lui, fonce. Même si tu as peur d’être ridicule. Même si ça te paraît débile. Il ne t’en voudra jamais. Et s’il t’en veut, c’est que ce n’était pas ton ami. »

« - Et comment tu crois qu’on vient en aide aux gens qui en ont vraiment besoin ? En leur demandant la permission ? On entre toujours par effraction dans la vie des autres, ils se rebellent, ils refusent, et puis finalement, ils font avec et ils sont contents. »



Deux amis. Le riche et le pauvre. Une mère oisive et une belle villa pour l’un. Une mère besogneuse qui trime pour faire vivre son petit monde dans une cité HLM, pour l’autre. Mais les apparences sont trompeuses, les problèmes familiaux ne sont pas là où on les attend : la vie facile de Christian cache une mère qui soigne son état dépressif à grandes rasades d’alcool et un père volage qui va finir par quitter le foyer. Les pauvres vont alors faire front pour voler au secours des riches. Ça vous rappelle quelque chose ? Vous avez dit caricatural ?

Et pourtant, ça fonctionne. Et même très bien. J’ai marché à fond dans cette opération sauvetage de la dernière chance. Parce que, avec la finesse qu’on lui connaît, Blondel joue avec les clichés. Cette histoire d’amitié et de solidarité n’est qu’un prétexte pour aborder des thèmes plus complexes comme celui de la famille.


Tout d’abord, au-delà du message “de rigueur” prônant la réconciliation des générations (chacun, ados comme parents, a tout à gagner en apprenant à mieux se connaître, surtout à l’adolescence, période de tension marquée par une incompréhension mutuelle), Blondel démontre joliment que la famille, la notion même de famille, dépasse les seuls liens de sang.
La famille, c’est aussi celle que l’on s’est choisie, que l’on constitue petit à petit comme une équipe de basket, grâce à laquelle on peut progresser dans la vie. D’ailleurs, l’auteur file la métaphore tout au long du roman, les passages relatifs aux matches de basket et à la vie au sein de l’équipe, faisant écho à la façon dont le jeune héros envisage son parcours de vie.


Ensuite, Jean-Philippe Blondel ancre son récit dans la réalité du quotidien. Il cerne parfaitement les préoccupations des ados ; les dialogues sonnent juste et font mouche.
« Axelle, l’autre jour, m’a envoyé dans les dents que je n’étais qu’un suiveur. Cela ne m’a même pas vexé. Je sais pertinemment que je suivrai aussi longtemps que cela me conviendra et que je prendrai une direction différente quand je le voudrai. Je ne suis pas aussi faible que l’on le croit. »

« La dernière ligne droite.
Les profs ont beau nous répéter que rien n’est encore joué et que tout dépendra du troisième trimestre, nous savons bien que ce n’est pas vrai. Personne n’est dupe. C’est bizarre, ces rôles qu’on endosse et qu’on joue en souriant. C’est comme ces leçons de morale qu’on nous assène à tout bout de champ alors que ceux qui les assènent n’y croient pas une seule minute. Je crois que je n’ai pas encore bien compris comment fonctionne le monde. »

« Je n’aime pas tellement la poésie. Ni le théâtre. Ni le XIXe siècle. Ni tous ces textes qu’on nous enfourne au lycée, comme si la littérature, ce devait être obligatoirement de l’histoire littéraire. Comme si la littérature, ce n’était pas ici et maintenant. »

« Maman a dit qu’elle aimait bien ces titres-là – un truc sur une concierge au QI super élevé, un autre sur une femme qui monte un restaurant toute seule, ma mère avait dressé une liste de livres intelligents et optimistes, du coup la liste n’était pas très longue (…). »


Sans jamais jouer la carte du pathos, le récit alterne passages doux-amers et humour. On est heureux de partager la complicité retrouvée entre enfants et adultes. C’est bourré d’optimisme. Ça fait chaud au cœur, comme un bon Gavalda.

Cerise sur le gâteau, j’ai particulièrement apprécié l’ambiguïté du discours d’Alex qui laisse à chaque lecteur la possibilité d’interpréter le futur selon sa sensibilité.
« Je fais mon chemin aussi, ce n’est pas le même que celui de Christian – nous nous construisons différemment, mais l’intérêt, avant tout, c’est de se construire. Et de s’épauler.
Ma mère m’a déjà croisé avec une de mes conquêtes, mais quand elle a voulu me sortir des vers du nez, je lui ai expliqué que c’était déjà terminé depuis deux jours et que j’avais quelqu’un d’autre en vue. »

Autre motif de satisfaction personnelle : Alex trouve Renée, la fameuse concierge à la soit-disant piquante élégance, aussi odieuse que moi !
« Mais pour qui elle se prend, cette concierge, à juger les autres ? »



Ce qu’ils en ont pensé :

Armande : « J’ai apprécié l’analyse de l’adolescence, ce moment où l’on commence à porter un regard critique sur ses parents et où ceux-ci n’arrivent plus à communiquer avec leur grand échalas. »

Clarabel : « Ah, j’ai bien aimé ce roman qui parle d’amitié et d’entraide. C’est simple comme bonjour. C’est une histoire qui tord le cou aux idées reçues et qui vilipende l’irresponsabilité de certains hommes ! »

Clochette : « Un petit livre qui aborde avec pudeur et sensibilité les drames de la vie de tous les jours, et les secrets qu’on veut cacher ou qu’on ne s’avoue pas. Un beau portrait de la famille et des indispensables amis. Bref, un livre à rajouter à la liste des romans que je vais prochainement commander pour le lycée. »

Essel : « L’intrigue évoque un quotidien possible, qui colle à une réalité vécue, tout comme les relations entre les mères et leur fils, le ton est juste, c’est bien écrit, les dialogues font mouche. »

Gawou : « Voilà un roman qui a un bon goût d‘Ensemble c’est tout (Anna Gavalda). C’est une réunion de cabossés qui s’entraident et qui vont mieux. Tout n’est pas simple, il ne suffit pas de vouloir quelque chose pour que ça marche, mais se battre pour vouloir un autre lendemain, c’est déjà beau, non? Après, ça roule -presque- tout seul… »

Laure : « Bien sûr ça pourrait sonner un peu miraculeux, mais c’est doux comme un bonbon, ça fait un bien fou, alors ça ne se refuse pas. »

Saxaoul : « Il y a longtemps que je n’avais pas écrit autant de citations pour un même livre dans mon carnet… Alors, même si le sujet est banal -une vraie amitié qui se forme grâce à de grosses difficultés surmontées en commun- je ne peux que vous conseiller de dévorer ce livre ! »

Sylvie : « Ce roman court et dense nous raconte une histoire d’espoir et de solidarité en mettant en scène deux adolescents en souffrance qui sont confrontés aux difficultés des relations familiales.  »



Au rebond, de Jean-Philippe Blondel
Actes Sud Junior (2009) - 99 pages

BLONDEL, Jean-Philippe - This is not a love song Jean-Philippe Blondel : « J'en ai assez qu'on me dise que je suis un gentil »

blondel-jean-philippe L’auteur de This is not a love song sait se rendre disponible.
A la suite des « Trois questions » de Caro(line) et de l’excellente interview de Dda pour Biblioblog, Jean-Philippe Blondel a accepté de satisfaire ma curiosité.
Au moment où je l’ai joint, il venait de mettre le point final à la première mouture de ce qui sera (déjà !) son prochain roman.


Dans votre dernier roman This is not a love song, on peut lire « Est-ce qu’on est responsable des gens avec lesquels on a vécu, une fois que notre histoire commune s’est terminée ? Est-ce qu’on se doit d’accompagner ceux qui nous ont accompagnés, doucement, jusqu’à la porte de sortie de notre existence pour que leurs fantômes ne viennent plus jamais s’interposer ? »

Le constat de départ du roman est très autobiographique puisque je vivais en colocation avec mon meilleur ami depuis une dizaine d’années quand j’ai rencontré ma femme. Au moment où les choses sont devenues sérieuses entre nous s’est posée la question de savoir ce que mon colocataire, sans travail fixe, deviendrait quand nous allions nous installer. Au-delà du bouleversement que cela allait forcément avoir sur sa vie se greffait une question purement économique. Ce roman est donc né d’une question qui me hante, d’une trouille. Je l’ai écrit pour essayer de répondre à cette question. Et ma réponse à cette question est « oui ».


Justement, la précarité est au centre du roman…

Oui, plus que le problème des SDF, c’est la précarité qui est au cœur du roman. C’est un problème que je ressens fortement en tant qu’orphelin. J’ai perdu mes parents et mon frère à l’adolescence et j’ai très vite appris que si tu ne te démerdes pas tout seul, personne ne le fera pour toi.

Pourtant, il arrive aussi qu’en période de galère, certains essaient de s’en sortir sans y parvenir…

Oui bien sûr, c’est en cela que le discours “Quand on veut, on peut” de Vincent est agaçant. Tous ses jugements à l’emporte-pièce, notamment sur les défauts de la France face à l’Angleterre, en font une vraie tête à claques.


Avez-vous pris plaisir à entrer dans la tête d’un narrateur antipathique ?

C’est très intéressant, j’ai adoré ça ! J’ai aussi aimé l’idée que cela puisse être déstabilisant pour le lecteur qui a tendance à s’identifier d’emblée au narrateur. On n’aime généralement pas s’identifier à des salauds. Cela dit, j’ai reçu des courriers de lecteurs de 25/30 ans qui ont aimé Vincent de bout en bout.


Journalistes ou lecteurs, ce qui ressort des critiques de This is not a love song, c’est ce “virage” dans le style Blondel.

C’est vrai que celui-ci est un peu plus âpre que mes romans précédents, mais quand j’entends dire que c’est le livre de la maturité, ça me fait rire puisque la première version de ce roman date de 1997, soit avant Accès direct à la plage. Quand j’ai senti que le moment était venu pour moi, je l’ai ressorti de mes tiroirs. Tout était déjà dedans. Je n’ai fait que travailler le style et rendre le personnage encore plus désagréable qu’il n’était à l’origine.


Cette rupture d’image est-elle clairement volontaire chez vous ?

Suite au succès médiatique de Juke-Box, les journalistes m’ont rapidement collé l’étiquette de l’écrivain lisse et empathique. J’en ai rapidement eu marre qu’on ne cesse de me répéter que j’étais un gentil. C’est aussi en réaction à cela que j’ai choisi de construire mon roman autour d’un narrateur antipathique.


Chez vous, les apparences sont souvent trompeuses. Je pense notamment à Maud, ce personnage aux multiples visages d’Accès direct à la plage ou ici à Vincent, salaud cynique qui cache sa déchirure.

J’aime jouer avec les changements de points de vue. Sans paraître prétentieux, jouer avec le lecteur est pour moi un enjeu littéraire. Dans Accès direct à la plage, le lecteur participe au roman en cela qu’il lui faut combler les ellipses. C’est dans cette optique-là que je pense à mon lecteur au moment où j’écris. Mais jamais je ne m’empêcherai d’écrire quoi que ce soit au prétexte que cela pourrait le désorienter ou le décevoir. D’ailleurs, This is not a love song a des allures radicales, c’est un peu “Take it or leave it”. Soit on le prend tel quel, soit on n’adhère pas et on le déteste. Le lecteur y trouvera ce qu’il veut y trouver. C’est ce qui me plaît, ne pas donner à lire une seule histoire.


Vous écrivez tous les jours. En quoi cela vous est-il indispensable ?

Je n’ai pas de réponse à cela, mais ce que je sais, c’est que si je n’écris pas, je ne vais pas bien, je n’arrive pas à dormir, et je peux même devenir infect ! C’est presque comme une addiction. Cela m’a fait le même effet quand j’ai arrêté de fumer. J’avais pris l’habitude d’écrire une à trois pages chaque soir et puis en relisant mes romans, je me suis aperçu que je pouvais y distinguer les moments de pause. J’ai donc choisi de changer mes habitudes pour bouleverser la routine d’écriture et briser le rythme de la narration. Désormais, je peux écrire quatre pages un soir et une seule le lendemain. Je me force à m’arrêter, je me mets volontairement en situation de manque. Je tiens un journal depuis l’âge de treize ans. Rien de très extraordinaire, plutôt du factuel. Je mets par écrit ce que j’ai fait dans la journée, qui j’ai rencontré, ce que j’ai lu ou vu au cinéma. Cela m’aide beaucoup quand j’écris un roman, pour pouvoir recadrer l’histoire et bien la replacer dans le contexte de l’époque. Quand je relis les entrées de mon journal, cela me replonge dans l’ambiance du moment, et alors me reviennent les images et les sons. Sinon, même quand je n’écris pas, j’y pense toute la journée ; je suis sans cesse à l’affût, j’écoute, j’observe, je traque les détails. C’était déjà le cas quand j’étais enfant.


Quand vous écrivez, pour vous détacher plus facilement du quotidien, vous avez pour habitude d’écouter une chanson en boucle.

Cela me prend beaucoup de temps pour trouver la chanson qui colle le mieux à l’univers du roman que je suis en train d’écrire. Pour celui-ci, mon titre de départ était Faux frère. Mais plusieurs romans portaient déjà ce titre, que je trouvais un peu facile et pas assez “punchy”.
J’ai trouvé que This is not a love song collait mieux à l’ambiance du roman, notamment à cause de ses paroles « Happy to have / Not to have not » et « Now will I find you / Now will you be there ». Mais ce n’est pas la seule chanson que j’ai écoutée à cette période. Il y en a eu d’autres dont No bravery, de James Blunt qui dit notamment à plusieurs reprises « He has been here ».


Votre domaine de prédilection est l’introspection. Vous sentiriez-vous d’écrire un roman d’aventure, d’anticipation ou encore un polar ?

J’ai écrit dans le passé un roman policier. J’étais plutôt satisfait de mon intrigue de départ mais j’ai eu des problèmes pour la tenir jusqu’au bout, c’était tiré par les cheveux et c’est devenu n’importe quoi. Je crois que ce genre d’exercice n’est pas pour moi. Je suis définitivement dans le domaine de l’intime, du “Je”. Déjà, pour moi le fait de dire “Il” m’est difficile.


Continuez-vous à lire quand vous êtes en pleine période d’écriture ?

Oui, je lis tout le temps, n’importe où, alors même dans ces moments-là, je ne m’arrête pas de lire. Mais quand j’écris, je lis toujours des romans qui sont loin de moi, de mon univers ou de celui de mon roman en cours. Dernièrement, j’ai lu Terre des oublis de Duong Thu Huong, qui se déroule au Vietnam peu de temps après la guerre, et aussi le roman de Stéphane Audeguy, La théorie des nuages, que je vous recommande, sur les scientifiques du XIXe siècle qui ont donné les noms aux nuages.


Qui est votre premier lecteur ?

Les premiers à découvrir mes textes sont ma femme et mon meilleur ami. Ma femme est impartiale. Quand elle me dit que c’est pas mal, je sais que je tiens quelque chose.


A part la promotion de This is not a love song, quelle est votre actualité ?

Va paraître prochainement chez Gallimard Des nouvelles de La Fontaine, un recueil pour lequel dix-huit auteurs* ont écrit une nouvelle originale à partir d’une maxime ou d’une morale extraite d’une fable de La Fontaine. Celle que j’ai choisie est « Je plie mais ne romps pas ». En octobre, Actes Sud Junior publiera un roman que j’ai écrit pour les ados. Enfin, une nouvelle inédite paraîtra dans le prochain numéro de la revue Décapage.

* Stéphane Audeguy, Salim Bachi, François Begaudeau, Philippe Besson, Jean-Philippe Blondel,
David Foenkinos, Philippe Grimbert, Isabelle Jarry, Maylis de Kerangal, Cypora Petitjean-Cerf,
Anna Rozen, Philippe Ségur, Dominique Sigaud.


BLONDEL, Jean-Philippe - This is not a love song Amour défunt

blondel-this-love-songIl est loin l’adolescent, le looser à l’avenir plus qu’incertain dont personne ne donnait pas cher de la peau. En suivant dix ans plus tôt Susan, jeune anglaise de la bonne société britannique, Vincent a choisi de couper définitivement les amarres qui le reliaient à son passé, à la loose : sa ville, sa famille, ses amis…

Sa nouvelle vie lui a plutôt bien réussi : il se retrouve aujourd’hui brillant entrepreneur à la tête d’une chaîne de restauration et d’une petite famille.
Finalement, le bonheur tient à peu de chose, il lui aura suffit de franchir le Channel. Du moins le croit-il, jusqu’à ce qu’il se trouve plus ou moins contraint par Susan de passer une semaine en France, chez ses parents. «Jérôme s’avance, bras ouverts, l’œil légèrement humide. «Content de te voir, frérot.»

Voilà. Tout le tableau en un seul mot. Je ne connais personne d’autre qui utilise le mot «frérot». D’autant que c’est moi l’aîné. L’accolade est une épreuve, elle aussi. Moite et légèrement gluante. Mon frère la pieuvre. Laissez-moi sortit. Et les parents qui tombent dans le panneau. Je les vois, derrière le dos de Jérôme. Ils se rapprochent insensiblement. Ils en auraient presque la chair de poule. L’émotion qui monte comme s’ils étaient invités à une émission télévisée en prime time pour assister aux retrouvailles de deux perdus de vue.»

Partir, tout quitter lui a été si facile. Mais aujourd’hui, il doit se confronter malgré lui à ce passé, qu’il n’a de cesse d’oublier depuis dix ans, retrouver tous ces gens qu’il a laissés sans aucun regret, sans un regard derrière lui - parents, frère, anciens amis, ex -, et reprendre cette première partie de sa vie à peu de choses près là où il l’a laissée en partant. A peu de choses près… Car la vie n’est pas une chanson d’amour. En s’accrochant à Susan, comme un rescapé du Titanic à son canot de sauvetage, Vincent n’a qu’une idée en tête : sauver sa peau. Il tenait là sa chance, pas question de la laisser passer, quels que soient les dégâts collatéraux que cela devait irrémédiablement engendrer. Et tant pis pour Etienne, son meilleur ami, son pote à jamais…
Mais il ne suffit pas de détourner le regard ou de tourner le dos pour que la réalité s’estompe. Il ne suffit pas d’ignorer sciemment ce qui fâche, là où ça gratte, pour soulager sa bonne conscience. De nouveau de plein pied avec le quotidien de ses amis d’autrefois, lui qui est devenu "quelqu’un", sorte de symbole de la réussite du libéralisme à l’anglaise, va réaliser que sa réussite dans les affaires cache mal un échec bien plus profond. Son cynisme ne suffira plus à le préserver, lui et ses fausses certitudes. «Le dîner est un enfer.
Fanny m’en veut de ne pas me prêter à son petit jeu.
Olivier m’en veut de rendre Fanny malheureuse.
Le poulet au mile est dégueulasse mais on prétend tous qu’il est délicieux.
C’est ma première soirée française hors de chez mes parents.
Je suis radieux.»

Comme beaucoup, je dois avouer que j’ai été quelque peu désorienté en lisant les premières pages de ce nouveau roman de Jean-Philippe Blondel. Je ne voyais où il voulait en venir, où il voulait m’emmener et il n’a pas fallu longtemps avant que son narrateur me tape sur les nerfs. Les concessions, la nuance, c’est pas son truc à Vincent. Il se complait mieux dans l’arrogance, voire le mépris, et la condescendance. «Parfois, je l’appelais "mon deuxième meilleur ami" et cela me faisait rire, parce que tout le monde sait que c’est un concept qui n’existe pas, une élucubration de faux-jeton. Le "deuxième meilleur ami", c’est celui qu’on appelle quand le premier n’est pas là ou qu’il est occupé à draguer. C’est celui avec qui on a énormément de points communs, tellement que c’en est saoulant. C’est celui qui nous renvoie de nous une image qui nous déplaît. Ce n’est pas exactement un bouche-trou, parce que, des bouche-trous, on en a d’autres – mais c’est quelqu’un qui gravite à la périphérie de notre vie, sans faire de bruit.»
ou encore : «Je ne veux pas me souvenir de dimanche.
J’avais oublié les dimanches. A Londres, maintenant, tout est ouvert. C’est le deuxième jour de la semaine pour la fréquentation des magasins, juste après le samedi. (…) je me suis coulé dans ces nouvelles habitudes, comme tous les Anglais. Nous avons passé des années vociférer pour garder intacte l’organisation de la semaine de travail et, dès que les commerces ont eu le droit d’ouvrir le dimanche, nous n’avons plus rien dit. Nous nous sommes installés dans notre nouveau moule. Et nous l’avons adoré. Je ne pourrai pas revenir en arrière.» Mais pour qui il se prend celui-là, si sûr de lui avec ses jugements à l’emporte-pièce ? Si tout est merdique ici et tellement mieux là-bas, qu’est-ce qui l’empêche d’y retourner ? Puis, peu à peu, on comprend que cette froideur de surface n’est qu’un bouclier dérisoire. Par petites touches, Blondel fait apparaître la souffrance de Vincent. Le "petit con" imbuvable devient plus humain, plus touchant, jusqu’à l’estocade finale que lui infligera Céline, sa belle-sœur.

Au fil de la lecture ne manquent pas de survenir les questions dérangeantes : «Si ma survie en dépendait, qu’aurais-je fait à sa place ?», «En quoi serais-je responsable des actes des personnes que j’aurais laissées derrière moi ?»… Forcément, ça remue, ça vrille à l’intérieur, ça fout le souk dans les préjugés et ça continue, même après le dernier mot du roman.
En totale empathie avec ses personnages - même les salauds !-, Jean-Philippe Blondel nous emmène avec lui dans les tréfonds de leurs âmes. Il parvient à ce que le lecteur se trouve des affinités avec son narrateur pour le moins antipathique même si cette fois-ci, il le fait avec un style plus rugueux, plus violent même parfois.
«A aucun moment elle ne m’a nommé.
A aucun moment elle n’a pensé à moi.
A aucun moment je n’ai voulu son bien.»

This is not a love song. Pas sûr... Méfiez-vous des apparences. Moi j'y ai vu une histoire d’amour, un amour qui n’a jamais dit son nom et que Vincent va enfin concrétiser par-delà la mort. «On peut croire que je ne pense pas à lui. On peut croire que je ne l’ai pas pleuré. Que je n’ai pas été dévasté. Que mes années londoniennes ont créé autour de moi une bulle de verre et que plus rien ne m’atteint. Que mon cerveau ne hurle pas son nom aux moments les plus inattendus. Que ma seule réaction aura été de baiser ma belle-sœur et de faire la nique à la mort.
On peut croire ce qu’on veut.

Je ne croirai que ma belle-sœur.
Parce que ma belle-sœur était là. Qu’elle sait la dose de douleur dans notre orgasme. Qu’elle m’a tenu dans ses bras alors que je voulais la dominer et qu’elle m’a bercé doucement. Qu’elle a vu mon visage dans l’oreiller. Qu’elle sait que pour faire la nique aux défunts, il faut d’abord faire son deuil. Le mien a été violent, rapide et charnel. J’espère que j’ai ensemencé la mort.»

Si Clarabel, Anne et Laurence ont été séduites, Laure en revanche a été déstabilisée par le "nouveau Blondel".

This is not a love song, de Jean-Philippe Blondel - Robert Laffont - 211 pages

BLONDEL, Jean-Philippe - Juke-box Everybody’s got to learn sometime

juke-box-blondelJ’ai toujours aimé la variétoche, ces rengaines sans prétention, aux paroles souvent indigentes, dont la mélodie vous trotte dans la tête presque malgré vous, dès la seconde écoute.
Je les aime ces chansons qui ont fait les grandes heures de la télé, de Guy Lux aux Carpentier, je n’ai jamais eu honte de l’avouer.
Et pourtant, à l’air stupéfait, voire incrédule, des mes copains de lycée, je sais que mon image en est rarement ressortie grandie quand je leur avouais ne rien connaître de Led Zep ou des Who qu’ils piquaient à leurs grands frères, alors que moi, j’écoutais plutôt en boucle le dernier tube d’ABBA ou de Balavoine, le soir, dans ma chambre.
Je les aime ces chansons de variété, car même si ce ne sont pas toujours celles que l’on préfère, elles jalonnent notre existence.

Avec ce livre, je me suis aperçu que finalement, notre mémoire personnelle n’est jamais très différente de la mémoire collective. Dans Juke-box, Yoann, le narrateur à l’aube de son quarantième anniversaire, fait défiler la bande originale de sa vie.
De Let the sunshine in, de Hair à Respire, de Mickey 3D, en passant par Voyage, voyage ou Freed from desire, passent en revue trois décennies de tubes, dont la légèreté contraste avec ces grands moments qui ont marqué sa vie.

On se régale de ses souvenirs d'enfance : les dimanches chez les grands-parents, les crises de couple des parents, la première boum, les corres’, les cours d’anglais (« Where is Richard ? Hizinizbedroum », Jean-Philippe Blondel et moi avons du avoir la même prof d’Anglais !)...
On rit souvent, et pour peu qu’on appartienne à cette génération, on a un petit pincement au cœur au souvenir ému des R16, des débuts de la mixité à l’école, des papiers peints psychédéliques, de Jean-Loup Laffon, du concours Miss Podium, des croissants Danerolle, des mobylettes 103 Peugeot…

Puis, le ton devient plus grave. Finie l’insouciance. Au hit-parade de l'existence, Cruel Summer détrône Y'a d'la joie. La vie n’est plus un long sillon tranquille, le disque se met à craquer, le saphir saute, rendant parfois inaudible la petite musique de la vie. Vient le temps de l’adolescence troublée. Le jeune homme se cherche. « Est-il possible de changer à nouveau de chemin et de se résoudre à l’adulte ? »
A deux doigts de se perdre dans une relation difficile à trois, Yoann décide de fuir. A l’autre bout du monde une chanson décidera de son retour en France. Puis, le saphir retrouve le chemin tout tracé de son sillon, Yoann devient mari, père de famille…


Confidence pour confidence. Et si finalement toute notre vie tenait dans un juke-box ? Un juke-box dont chaque ritournelle, petite madeleine musicale, aurait le pouvoir magique de faire revivre le passé.
Une chose est sûre, avec son style tout en simplicité et limpidité, Jean-Philippe Blondel a ce pouvoir. A partir du cas personnel de Yoann, il touche à l’universel en renvoyant le lecteur à ses propres souvenirs. Il vise tellement juste à chaque fois qu’on ne peut s’empêcher de déceler dans ce roman des accents d’autobiographie. On a tous en nous quelque chose Jean-Philippe Blondel.

Extrait : « Alors, pour éviter les questions et détourner la vague d’émotion, je dresse des listes négatives. C’est mon passe-temps favori. Des listes de ce que je ne veux pas, plus tard.
Je ne veux pas de pavillon Phénix.
Je ne veux pas de Tupperware ni de gâteaux faits dans les Tupperware.
Je ne veux pas de tapis achetés en solde chez Mondial Moquette avec cette ristourne pour le personnel hospitalier que l’on n’accorde jamais.
Je ne veux pas me marier et marcher dans l’Amour sur la voie des Cieux.
Je ne veux pas me coucher à huit heures du soir juste après « Des chiffres et des lettres ».
Je ne veux pas passer mes soirées devant la télévision à regarder les autres vivre.
Je ne veux pas d’enfants, ou alors seulement adoptés lorsque j’aurai soixante ans et que j’aurai à cœur de rendre heureux les plus démunis, ce qui veut dire : pas tout de suite.
Je ne veux pas passer ma vie au boulot et ne rentrer que le week-end dans une maison où tout le monde me déteste cordialement et se dit « ah – dommage » quand je tourne la clé dans la serrure.»


Eux aussi ont été séduits par la petite musique de Jean-Philippe Blondel :
Sophie, Florinette, Papillon, Cuné, Brice Depasse et Clarabel.

Juke-box, de Jean-Philippe Blondel – Pocket – 211 pages