Le Petit Livre rouge, exsangue, a perdu ses belles couleurs rubicondes. Indifférente au parcours du grand timonier et à cette époque définitivement révolue, la jeune génération se soucie du communisme et de sa Révolution culturelle comme d’une guigne, et ne jure que par le libéralisme. Si l’on en croit les étals de certaines échoppes poussiéreuses remplies de toutes sortes d’objets imaginables à son effigie, Mao est voué à rejoindre d’ici peu le rayon des kitcheries.
Adieu communisme, bonjour capitalisme. Depuis 1994/95, la Chine se métamorphose à toute allure. A un rythme soutenu, la ville empiète inexorablement sur la campagne qui se réduit comme peau de chagrin. Champs et rizières disparaissent sous le béton des immeubles et l’asphalte des infrastructures routières.
Boostée par les Jeux Olympiques de Pékin en 2008 et l’Exposition universelle de Shanghai cette année, la Chine ressemble à un gigantesque chantier. Le pays ne lésine pas sur les travaux pharaoniques : routes, autoroutes (se retrouver sur l’échangeur autoroutier à sept niveaux de Pékin est une expérience !), complexes résidentiels surgissent en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.
De cette frénésie émergent des cités dantesques sans âme de plusieurs millions d’habitants, dignes des romans d’anticipation les plus cauchemardesques. Le pire exemple est la ville de Chongqing, agglomérat d’immenses tours plus ou moins neuves (d’une cinquantaine d’étages minimum) où s’entassent pas moins de 30 millions d’habitants !
Dans chaque ville que j’ai traversée, où que l’on se trouve, des dizaines de tours en construction barrent l’horizon. Rien qu’à Shanghai, deux nouveaux buildings sont mis en service chaque jour ! Pas peu fière de ses gratte-ciel dernière génération, la ville pousse même le vice jusqu’à détruire un par un les immeubles vieillissants des années 1990 pour y reconstruire de nouveaux buildings design flambant neufs. Pas étonnant que les jeunes qui veulent « réussir » privilégient les études en rapport direct avec le secteur de la construction.
Dans ces conditions, excepté pour les grands sites historiques qui représentent une importante manne touristique, les Chinois ne versent pas dans le sentimentalisme. Dans les mégapoles comme Pékin, Chengdu ou Shanghai, les vieux quartiers historiques n’échappent pas aux pelleteuses et aux bulldozers. Quand quelques bâtiments sont sauvegardés (vieille ville de Chengdu, ancienne concession française à Shanghai…), ils sont restaurés et rénovés jusqu’à ressembler à une attraction aseptisée de Disneyland, avec son lot de Starbucks, McDo et Pizza Hut.
La grandeur de la Chine ne s’embarrasse pas de l’individu. On a pu le constater lors de la construction du Barrage des trois Gorges, plus grand barrage du monde, fierté de la Chine qui a nécessité officiellement le déplacement de 1,4 million de personnes dont les habitations ont été englouties sous les eaux (le chiffre de 4 millions est parfois avancé). On peut voir parfois, sur les berges du Yangtzé, quelques traces des anciens villages, dominées par les grands ensembles urbains reconstruits plus haut (dans certaines contrées, le gouvernement offrait une prime aux villageois pour qu’ils transportent en altitude, à dos d’âne, les terres fertiles avant qu’elles ne se retrouvent sous l’eau !).
Le discours officiel assure qu’une fois passé le choc du déracinement, la grande majorité des habitants est aujourd’hui reconnaissante au gouvernement d’avoir des logements plus confortables (avec salle de bain et air conditionné) et de pouvoir disposer de services de santé et de commerces à proximité.
Il m’est avis qu’ils ne doivent pas être nombreux les villageois à préférer un appartement moderne dans une tour anonyme à leur maison, même rustique, avec son petit bout de jardin. Notre guide à Yichang nous a relaté l’histoire de sa grand-mère qui, enfant, a échappé à une crue du Yangtzé en grimpant au sommet d’un arbre. Seule rescapée de sa famille, elle a vécu toute sa vie dans son village natal, jusqu’au jour où les autorités ont décidé la construction du barrage. Obligée de quitter sa maison vouée à être engloutie par le fleuve pour aller habiter un appartement dans la ville neuve, elle est morte seulement quelques semaines plus tard.
Construit pour limiter les inondations provoquées par les crues fréquentes du fleuve, le barrage est surtout une source importante d’énergie hydraulique : ses 26 turbines en font le plus grand générateur d’électricité au monde. Outre ses incidences humaines néfastes, le barrage n’est pas sans répercussions sur l’environnement et le climat. On a été frappés, lors de la traversée des deux premières gorges, en amont du barrage, de l’absence totale de vie humaine ou animale. Pas un insecte, pas un oiseau (encore moins de chant d’oiseaux), pas un singe… L’explication, pas totalement convaincante, qu’on nous a fournie à ce sujet : les records de chaleur (de 38 à 44°C tout au long du voyage) qui incommodent les animaux qui préfèrent sortir à la fraîche.
L’ouverture récente à l’économie de marché attise l’appétit des Chinois. La Chine est un pays où beaucoup de choses sont interdites mais où chacun fait ce qu’il veut comme il l’entend, dixit un jeune guide. Chacun doit se faire sa place et, avec une population frisant les 1,5 milliard d’habitants, il n’y aura pas de place pour tout le monde.
Sagesse, courtoisie et réserve orientales ont été rangés au rayon des images d’Épinal. La réalité est tout autre : les Chinois sont indisciplinés, bruyants, irrespectueux ; dans la rue, ils vous bousculent ostensiblement sans même s’excuser, vous grillent effrontément la priorité dans les files d’attente, se placent sans vergogne au musée entre vous et la vitrine que vous êtes en train de regarder (le Chinois a horreur du vide).
Devant ce manque flagrant de savoir-vivre, le pauvre Confucius y perdrait son chinois. La cause en serait-elle la politique de l’enfant unique, qui fait de chaque Chinois un enfant-roi ?
De Pékin l’historique, au Nord, à l’ambiance austère et au look soviétique, à Shanghai , Mecque branchée du business, au Sud, qui bruisse de la même énergie que New York, en passant par Hong Kong, qui à côté de Shanghai fait figure de ville de province où règne une certaine douceur de vivre (les habitants y sont de loin plus courtois que partout ailleurs dans le pays), la Chine est multiple.
De ces trois semaines chinoises, plusieurs temps forts se dégagent :
- l’émotion en découvrant l’armée des guerriers de terre cuite de l’empereur Qin et à la pensée que de nombreuses fosses n’ont toujours pas été explorées ;
- la visite de la Cité interdite grouillante de monde, comme une plongée in vivo dans le film de Bertolucci, où je m’attendais à voir apparaître Pu Yi à tout moment ;
- la balade sur la Grande muraille, plus impressionnante que je ne l’avais escompté, par un temps radieux et un ciel sans nuage (ni cette brume persistante et omniprésente sur la quasi-totalité du pays) ;
- le passage de nuit, impressionnant, des écluses du Grand barrage ;
- le charme rural de Guilin, « petite » ville de 600 000 habitants (!) et ses reliefs karstiques semblables à ceux de la baie d’Along au Viet Nam ;
- l’arrivée de nuit à Shanghai pour apprécier les lumières de la ville by night, ce qui nous sera impossible la nuit suivante, la plupart des bâtiments étant éteints pour la journée de deuil national en mémoire des victimes des inondations dans la province de Gansu.
Bien évidemment, avec ce programme plutôt chargé, en dehors des vols aller/retour, j’ai très peu lu durant ces trois semaines, et ce, malgré les retards systématiques d’au moins une heure lors des vols intérieurs (aux aéroports, j’ai préféré observer et discuter).
Cette semaine va être l’occasion de se recaler et de renouer avec un rythme de vie plus conventionnel, en prévision de la reprise du boulot la semaine suivante. D’ici là, ce blog, malgré mon retour, devrait continuer de tourner au ralenti.
Pour illustrer ce billet, j’ai fait une sélection parmi les mille et quelques photos prises au cours de notre périple. Et comme je me suis vu infliger à maintes occasions, moi aussi, l’enfer des soirées photos de vacances, j’ai programmé le défilement le plus rapide possible pour le diaporama et choisi une présentation Gallery qui permet de zapper les photos sans intérêt pour vous. Ne faut-il pas que je vous aime !
Edit de 2012 : Lucky you ! Slide ayant mis la clé sous la porte, les diaporamas que j’avais hébergés chez eux ont disparu.
Vous n’aurez donc à supporter que la diapo de présentation !
